Extrait de mon roman A la vie à la mort, enfin presque

Préambule

Note vocale. « Expérience thérapeutique » - 3min27

Bien garder en tête de ne pas suivre la recommandation de ma sœur. Bon, cela dit, je navigue sur Internet : les avis sont dithyrambiques, les photos canons.

L’endroit se situe hors des terres polluées, là-haut dans la montagne, à une vallée de la Suisse, parfait pour qui affectionne les images d’Épinal.

Pas les filles, jamais elles ne valideront ce vide théâtral, bourrées d’aprioris. Il faut ce qu’il faut. L’inattendu décoince les gens.

Hors d’atteinte des nuisances extérieures, à l’abri des qu’en-dira-t-on, une vraie bulle. C’est parfait. Reconnectées à l’essentiel, sans avoir besoin de prendre de la MD ou un cacheton qui s’appellerait « Ose ».

Je suis assez bluffée, j’avoue. Le cadre est idyllique, au milieu d’un parc sublime. Le domaine est grandiose, c’est indécent. Mais elles aussi, elles sont grandioses, non ?

« Une expérience dont vous ressortirez changé, transformé ». C’est ce qu’ils promettent sur leur site internet. Rien qu’en scrollant vers le bas, mes doigts se mettent à trembler. C’est trop beau pour être vrai. Appuyer sur stop, être pris en charge par une cohorte de personnel dévoué, faire le vide.

Dingue qu’un lieu comme ça existe. Il coûte un bras, les gens se pointent d’eux-mêmes, prompts à obéir à toutes les injonctions. Pourtant, personne ne les oblige. Raquer autant d’oseille pour crever la dalle, se lever à l’aube pour méditer et aller creuser le passé à la tractopelle ! Évidemment que ça fait du bien, ça rend fort, pugnace, ça secoue le cocotier, ça remet les idées à la bonne place. Mais y aller de son plein gré ? Y’a que les enfants de psy qui sont assez fous pour vivre un truc pareil.

Et les filles, elles me pardonneront quand elles comprendront. C’est exactement ce qu’il leur faut. Voire un peu plus, si je veux vraiment que ça fonctionne. Je dois réfléchir à quelques petits ajouts. Il y aura forcément quelques imprévus qui font que ça déraille, mais je ne vais pas non plus leur promettre le paradis.


J+5

La piscine extérieure aux allures olympiques accueille un groupe de femmes, têtes enserrées sur leur bonnet de bain taille unique - plus difficile à enfiler qu’un préservatif. Elles agitent popotins et poitrines avec la conviction d’un détenu qui tente de s’échapper des Baumettes. C’est l’heure cruciale du dernier cours d’aquagym de la journée.

Le prof, Pedro, tout droit débarqué de Buenos Aires, remue son corps bronzé comme un petit Lu. Bon goût ou bon cœur, peu importe, on a là l’antithèse du G.O. du Club Med. Il a choisi d’entamer Les Indes galantes, Acte 9, que les vioques semblent apprécier autant que les abdos de Pedro.

Avec un rythme pareil, les participantes battent la mesure de tout leur poids. À une contradiction près, elles ont l’air de flotter. La douceur règne.

Face à l’exploit, allongées sur leur transat ultra moelleux, deux femmes discutent. « Chérie, tu as pris le Womanizer ?

_ Oh, non désolée, mon cœur. Tu veux que je retourne le chercher ?

_ T’inquiète, je vais aller au hammam, je ferai un détour par la chambre.

Elles s’accrochent à leur portable comme à leur destin, par intermittence, mais sans rien lâcher. Rares sont leurs moments en tête à tête, précieux sont ceux où elles ont du temps rien qu’à elles.

« Il ne se passe pas grand-chose ici. L’ennui est-il vraiment utile ?

_ L’année prochaine, je réserve à nouveau le Club Med d’Ibiza. Tu es d’accord ?

 

Derrière un arbre centenaire, un homme enchaine des positions de Tai Chi. En pleine acmé de sérénité, rien ne peut l’atteindre.

Soudain, un bruit assourdissant écrase l’air d’opéra et le remous des vagues. Les bonnes femmes dans le bassin baissent la tête, tentant de se prémunir d’une attaque. Le prof s’accroupit enclin à sa dernière prière. Les couples autour de la piscine scrutent le ciel, une main en visière pour décrypter l’engin qui passe juste au-dessus. Même Maître zen se tend dans sa posture, agrippé à son chêne.

À quelques mètres de là, un hélicoptère se pose au milieu d’une prairie bordant l’hôtel. Dans un mouvement de panique, un petit groupe se resserre autour d’un brancard. Les clients curieux seraient bienheureux de savoir ce qui se passe – enfin un peu d’animation ici ! Les pronostics vont bon train. Un ambulancier impavide se grouille d’embarquer le brancard dans l’hélico. « Il faut vraiment y aller, chaque minute compte ». Une femme s’empresse de monter à bord, confie un tote-bag à la secouriste, glisse un mot à l’oreille de la victime « Tu es la seule qui pouvait raconter ça », puis redescend. La porte se rabat sur l’espoir d’un miracle. L’engin décolle.

Rapidement, le bruit de l’air brassé laisse place à des sirènes. Cinq femmes avancent en ligne soudée en direction de l’hôtel. Au loin, surgie d’un brouillard à couper au couteau, une flopée d’hommes en uniformes leur fait face. Les flics se rapprochent en imposant le respect.

Une voix rocailleuse s’échappe d’un mégaphone. « Personne ne bouge ! ».

JOUR 1

Départ vers l’inconnu

1

Sidonie peste contre sa mère. Elles s’engueulent, sans ça elles ne se parleraient plus.

_Pourquoi a-t-il fallu qu’on prenne ta voiture si tu refuses de conduire ?

Jeanne agite ses bras, désignant les automobilistes cramponnés à leur volant. Une femme appuie sur son Klaxon de manière ininterrompue. Un mec à vélo hurle, « Détends-toi putain », suivi d’un « T’es vraiment cinglée », l’index pointé contre sa tempe.

_Non, mais regarde ! Ils sont tous fous. L’infarctus au volant, je le laisse aux autres, précise Jeanne.

_À moi tu veux dire. En même temps, si je meurs maintenant, au moins ce sera une fin heureuse, avec les fesses chauffées à trente-deux degrés par un cuir d’agneau et Mozart me composant une berceuse.

_Tu vois, il y a toujours du positif dans tout. Et il s’agit de Debussy. J’ai dû louper une étape dans ton éducation.

_Et dans ta destinée.

_Tu veux parler de mon héritage ?

_ Il serait temps qu’on aborde le sujet, tente Sidonie. Je ne vais pas pouvoir…

_Jamais je ne renoncerai à mes diamants et mon vison, jamais, l’interrompt Jeanne.

Sidonie a beau tenter de lui rappeler qu’elle n’a plus de mari richissime, ni d’amant blindé, et encore moins des accointances avec l’émir du Qatar, rien n’y fait. Jeanne s’entête.

_Tu vis à mes crochets.

Avec dédain, Jeanne tourne la tête vers la fenêtre.

En catimini, Sidonie envoie un texto à sa psy. En quoi est-ce une bonne idée d’embarquer ma mère dans le seul weekend entre copines que je m’octroie depuis des années ? Avouez, elle vous a soudoyée. Vous êtes virée ! Jeanne branche son iPhone dernière génération et monte le son. Résiste, prouve que tu existes… Elle hurle avec France Gall, ses mimiques et le poing serré. Sidonie la dévisage, sidérée d’aussi peu ressembler à sa mère.

_Oh non ma fille, ne fais pas cette tête.

_C’est toi qui l’as faite.

_Regarde-toi et ose me dire que c’est moi qui ai fait ça ! lance Jeanne froide comme un glaçon. Tu ne veux pas te marrer un peu, sérieux ! C’est ça que tu souhaites comme exemple pour Bambi ?

Une seule larme suit le sillon du profond désarroi de Sidonie, qu’elle efface avant que sa mère ne la surprenne. Cette peur de l’affronter ne la quitte jamais. Après une grande inspiration, elle efface le texto à sa psy et en signe de reddition, demande à sa mère de lui raconter son dernier gala de charité. _On a failli perdre Josiane, la femme du cardiologue.

Aucune réaction de Sidonie.

_Mais si celui qui a sauvé Paul, l’ami de ton père avec qui il jouait au squash tous les dimanches.

_Il aurait mieux fait de sauver papa.

_Ce que tu peux être rabat-joie.

Son père avait beau être distant et dur avec elle, le fait est qu’il est mort. Impossible de rattraper le temps perdu, ni de sauver celui à venir. Sidonie rabat sa joie. En revanche, sa mère est encore bien vivante, alors elle tente d’en profiter.

Lorsque Jeanne évoque le nom du cardiologue, Hollequeur, Sidonie ne peut s’empêcher de glousser.

_L’humour est un art auquel tu n’as vraisemblablement pas accès, lance Jeanne.

Sidonie se retient de réagir à nouveau au risque que sa mère quitte la voiture et se fasse écraser par la cinglée au volant qui n’a plus qu’une seule idée, en finir avec la vie de quelqu’un. Évidemment, Jeanne précise que pour supporter une telle écervelée, son mari la trompe. Avec elle ? insinue Sidonie.

« Si c’était avec moi, il l’aurait déjà quittée » lâche-t-elle avec l’assurance d’une descendante d’Arc.

L’embouteillage se résorbe sur un dernier couplet. Cherche ton bonheur partout, refuse ce monde égoïste... Cela donnerait presque envie à Sidonie d’abandonner sa mère, là, sur une aire d’autoroute. Mais rien que d’y songer, elle a des sueurs froides. Cette vision d’horreur suffit à Sidonie pour trouver la force de parcourir encore quatre cent soixante-quatre kilomètres au côté de sa mère, comme elle a déjà essuyé les quarante-deux dernières années.

2

« Tu es en retard, articule Chloé lorsque son amie April daigne décrocher à la cinquième sonnerie.

_C’est agaçant j’imagine, mais je n’y peux rien c’est congénital.

_Ok, mais tu peux descendre ou c’est aussi congénital ?

_On part en vacances, pas dans un camp d’entraînement. J’arrive !

Elle avait proposé à April de la récupérer chez elle. La pauvre voulait y aller en train. Six heures, deux changements, entre la marmaille qui chiale et les obsédés sexuels, avec comme seule compensation un sandwich triangle mal décongelé… Ajoutez à ça cinq jours confinée dans un hôtel avec Heidi dans la montagne et le suicide sera son unique recours.

April pose à peine un pied dans la berline-de-la-famille-parfaite que Chloé lui lance un sourire forcé :

« Tu es attachée ? On peut démarrer ?

_Fais gaffe, la meilleure défense c’est l’attaque. Je vais finir par te mordre.

April monte le son à plein volume. James Brown hurle This is a man’s world et poursuit sans hésiter But it would be nothing, nothing, without a woman or a girl. Elle tente un sourire complice à son amie.

« T’en fais une tête, ça va ?

- Tu m’as déjà vue aller mal ?

- Non j’avoue, mais là, t’as l’air de vouloir te foutre en l’air.

April commence à rassurer Chloé, évoquant le séjour qui les attend, ce lieu incroyable, ce moment rien qu’à elles, toutes les six enfin rassemblées. Le pied total, insiste-t-elle pour dévier son amie de son humeur maussade. Rien n’y fait.

Ta gueule April, pense Chloé. Ou peut-être l’a-t-elle dit. Elle augmente le volume et s’étire la ride du lion en scrutant l’horizon baigné dans un soleil tout droit sorti d’une steppe africaine, les gazelles en moins. La voix rocailleuse d’une journaliste surgit des enceintes hors de prix. Un podcast très fourni sur le féminisme. April tente de partager son point de vue, et conclue avec sincérité « Heureusement qu’il y a des mecs respectueux comme le tien pour contrebalancer toute cette virilité », histoire de ranimer son amie. Chloé n’écoute pas un traître mot. Autant April n’est pas du genre prolixe en société, mais ce silence avec son amie la tend comme un string. Elle gigote sur son siège, tente de se trouver une position confortable, lorsqu’elle aperçoit un bout de soie coincé, dépasser de sous son siège. Elle le libère comme on tire le fil d’un récit.

- Magnifique ce foulard, dis-moi ! s’extasie April, comme si elle venait de retrouver le carré de soie de Grace Kelly.

Comme saisie d’une pulsion, Chloé le saisit des mains d’April et le fourre dans sa poche.

« Tu pourrais me remercier de l’avoir retrouvé ».

 

Chloé est fermée comme une huître. Le drame n’est pas à la portée de tout le monde. April n’insiste pas. Dans quelques heures elles seront au paradis.

Le téléphone d’April vibre sur ses genoux. Message de son mec : une photo de leur fille Billy devant son école qui lui envoie un cœur avec ses mains. En un battement de paupière, une larme s’écoule sur sa joue. Le voyage risque d’être long, très long.

3

Avec assurance, Yasmine referme la porte à double tour tandis que son chéri l’observe depuis le palier, avec dans chaque main une énorme valise.

_Tu es sûre ? tente Mathieu.

_Oui, on en a déjà parlé. Allons-y, je vais être en retard.

Elle lui emboîte le pas. Mathieu affiche son air le plus triste, pire qu’un lendemain de chouille, et charge le coffre de la voiture sans enthousiasme. « Tu vas me manquer, tu sais ? »

Yasmine lui tombe dans les bras, l’enlace et le couvre de baisers avec sa langue, ses lèvres se collent et impriment la passion.

_Toi aussi mon amour, tu vas me manquer.

Puis elle passe à une autre envie folle, celle de retrouver ses plus proches amies, loin de tout ce romantisme qu’elle affectionne tant, mais qui la fatigue bigrement.

_Tu conduis ou je conduis ?

Aucun des deux ne trouve les mots pour détendre l’atmosphère. Alors ils se taisent. Yasmine pense à quel point c’est étrange que son homme veuille se taper des heures de route pour un weekend auquel il ne va pas participer. Bien sûr elle ne songe pas à la raison perverse qui serait de la faire changer d’avis dans les heures qui viennent. Pour le rassurer, elle lâche :

_C’est seulement cinq jours. 

C’est loin d’être suffisant pour Mathieu. Plus le compteur accumule les kilomètres, plus elle s’approche de son essentiel et lui de ce qu’il redoute. Il l’imagine déjà en train de déblatérer tous les détails de leur vie intime à ses amies, lui qui est si taiseux, doté d’une pudeur presque maladive.

Il s’accroche à son volant luttant pour ne pas exploser de jalousie. Sa dernière crise, humiliante, l’avait trahie. Il avait pété un plomb lorsque Yasmine discutait collée-serrée avec un mec. À y regarder de plus près, il s’avérait être homosexuel et l’invitait à observer son nouveau tatouage, Lucien forever, une flèche en plein cœur. Tout le monde l’avait regardé comme un pauvre type possessif et jaloux.

Après un plat désaveu qui, sur le moment, avait suffi « Je ne sais pas ce qui m’a pris, désolé », Yasmine avait conscience que la probabilité qu’il récidive était équivalente à la température en hiver, désormais élevée.

 

Aujourd’hui encore, c’est plus fort que lui.

_Cinq jours qu’on aurait pu passer ensemble, marmonne-t-il sans pouvoir se retenir.

_Pardon ?

_Rien, laisse tomber.

Au fur et à mesure que défilent les vaches et les moutons – car bien sûr Mathieu est du genre poétique préférant les départementales à bord de sa vieille Saab, Yasmine s’ennuie. Pas dans sa vie, mais là oui.

Bien qu’elle soit comblée par cet homme qui la regarde avec les yeux de l’amour, elle déteste les longs trajets où il ne se passe rien. À défaut de pouvoir se goinfrer de chips ou faire l’amour à son mec, elle déblatère sur sa dernière galère de boulot. Faire à bouffer pour des clients exigeants, elle a l’habitude, mais là, il tient le pompon. « Tu te rends compte, il se prend pour la reine Mère à exiger du caviar, alors qu’il crée des vêtements made in China ! 

_Tu veux me rejoindre dans la fonction publique ? ironise Mathieu.

_Je vais lui dégoter du caviar.

_Tu ne peux pas réaliser en quelques mois ce que ta grand-mère et ta mère ont accompli en une carrière entière.

_C’est sûr, elles étaient au Liban, et c’était du Zaatar, contrecarre-t-elle.

Mathieu sent le terrain glissant, il pose doucement sa main sur celle de Yasmine.

_Je dois me construire une vie, une carrière, être autonome financièrement, je n’ai pas de temps à perdre, chéri.

_Je ne sais pas où je me trouve dans tout ça, mais s’il te reste un peu de temps, je suis preneur, s’amuse-t-il.

_Oh mais mon chéri, bien sûr que tu fais partie de ma vie.

_Mais pas de tes vacances.

_Le trajet, c’est déjà ça ? plaisante-t-elle.

Soudain, elle a le sentiment d’avoir oublié quelque chose d’important. Son homme essaie de lui parler, en vain. Ça y est, elle se souvient. Elle envoie un message à Sofia, qu’elle avait promis de réveiller il y a un bail. Elle découvre un texto de sa mère.

Bonjour Yasmine, j’ai vu ta photo sur ton compte Instagram, tu n’aurais pas perdu du poids ? Tu sais qu’il te faut des forces si tu veux réussir ? J’espère que tu vas bien, appelle-moi si tu penses que je peux t’aider.

Yasmine a envie d’imploser. Ses pensées s’emballent. Elle rassemble le tout et l’évacue, yeux clos, en une profonde expiration. Conseil à la mords-moi le nœud d’Alexandra, son amie psy, mais dans l’instant elle ne trouve que ça à faire. Elle pose son téléphone comme un condamné à vie renonce à s’enfuir.

_Tout va bien ? lance-t-elle avec un généreux sourire.

Il lui répond qu’elle est la femme de sa vie, mais par chance, ils seront arrivés à destination dans moins d’une heure. Qui peut prétendre tout saisir.

Une fois devant l’énorme portail de l’hôtel, Yasmine est soulagée. Elle lui fait signe de s’arrêter. « Je vais descendre là.

_Bon… tu es sage hein ?

Mathieu ne peut pas s’en empêcher. Il l’aime trop, c’est sa façon de lui montrer.

_Oui papa, renchérit Yasmine avec un air de Lolita avant de l’embrasser avec fougue et de lui murmurer que c’est l’homme de sa vie.

_Moi aussi, je t’aime tellement.

Lorsqu’elle passe le portail, elle se retourne une dernière fois, lui fait un signe de la main. Pendant un instant, il est convaincu de l’avoir vue lui faire un doigt. A-t-il halluciné ? C’est ce dont il devra se persuader pendant les cinq cents kilomètres du retour.

4

La veille du départ, April ne parvient pas à se résoudre à abandonner Billy, sa fille de six ans. Elle n’ose pas prononcer les mots adaptés : je me casse. Elle s’imagine deux secondes demander à une super-maman sur Instagram. Mauvaise idée, elle finirait par l’insulter.  

L’inspiration d’April n’a jamais été spontanée, alors elle attend. Et rien ne se passe. Elle prépare son sac. Billy la regarde l’air de dire « Tu vas nous abandonner », et enlève les vêtements de sa valise dès que sa maman a le dos tourné. April se voit piétiner son diplôme de mère dévouée, Billy se réfugie dans sa naïveté.

_Maman, on va où ?

_Nulle part. 

April se résigne à prendre un bain avec elle, songe à se noyer dans trois centimètres de mousse. Quasi indemne, elle démarre un puzzle de mille pièces. Billy semble satisfaite, car elle pense avoir plié le départ de sa mère comme on dissimule les problèmes sous le tapis dans cette famille. « Tu vois maman, on est trop forte. Dans deux jours, on l’aura terminé ce puzzle ».

April se sent nulle. Elle veut partir rejoindre ses amies. Pourquoi ne pas embarquer sa fille ? Elle imagine Billy nager au milieu de mégères. « Quel culot elle a celle-là d’avoir amené sa môme, si au moins elle savait la tenir… ». Et April de rétorquer « Promis demain je la muselle et je la sors en laisse ».

Elle prépare le dîner et se sert un verre de vin. Toutes les excuses rationnelles lui passent par la tête pour justifier son départ. Soudain lui vient une idée. Elle va demander à sa mère de venir garder Billy, comme ça son mec profitera de ses soirées entre potes, de sa vie de célibataire sans enfant.

Billy la tire par la manche, la soupe brûle.

_Papa va arriver.

_C’est lui qui me lit une histoire ce soir ?

_Oui et toutes celles qui vont suivre pendant quatre dodos.

_C’est trop nul.

 

Emmanuel rentre d’une journée tout sauf banale, épuisé. Il sait que ce qu’il vit au boulot n’est rien par rapport à ce qui l’attend chaque soir. Un épisode de vie de famille. En dix ans il a atteint le sommet en devenant PDG, en six années avec sa nana et sa fille, il se trouve toujours relégué au rang de stagiaire.

Ce soir il n’a pas envie de traîner, il faut qu’il parle à April. Il entre dans la cuisine. Femme et enfant lui coupent l’herbe sous le pied. Le voilà soulagé, évitant un moment de vérité qu’il redoute tant. April est avinée, apaisée, rigolote et jolie comme un cœur. Sa fille lui lance un Papa !!! joyeux et affectueux. La vie, ça peut être juste ça.

April lui annonce qu’elle part quelques jours avec ses copines, un voyage prévu de longue date, elle lui en avait parlé. Emmanuel fait une moue qui ne laisse aucun doute. Elle insiste.

« Mais si, tu vois, tu ne m’écoutes jamais ».

Tout est programmé, sa mère vient garder la petite jusqu’à dimanche. Sa seule contrainte : se souvenir de l’enveloppe de la collecte à donner à la maîtresse et les pains au lait qu’il faut acheter chez Naturalia. «  Y’a que ceux-là que Billy aime. 

_Tu pars quand ?

_Demain. Neuf heures pétantes.

Elle est si heureuse de son succès qu’elle le célèbre jusqu’au fond de la bouteille de vin qu’elle se siffle. D’abord à écouter son mec retracer sa journée follement ennuyeuse, puis à éviter de raconter la sienne, passée à déprimer car elle n’arrive plus à écrire. Puis enfin seule, car il s’en est allé s’enfoncer dans son canapé avec son téléphone, dont elle se servira un jour pour lui défoncer le crâne.

Sans réfléchir, elle plonge dans les albums photo de son téléphone. Ceux de sa vie d’avant - de se caser, de se retrouver en cloque, de sa routine. Elle finit par écraser avec sa joue - bouche ouverte, assommée par l’alcool - cette image d’elle a vingt piges, une clope au bec, à se trémousser en talons et mini-jupe sur « J’irai où tu iras » devant son miroir.

 

Le lendemain matin, un énorme câlin de sa fille la sort d’un cauchemar. Elle serre Billy contre elle comme pour la dernière fois. Elles ne veulent pas se quitter.

_Tu sais que je t’aime jusque la lune et puis retour.

_Moi encore plus, jusque la lune en passant par Nouille York, mais cette fois je vais faire une halte dans une prairie avec mes copines pour me ressourcer.

Emmanuel ouvre la porte de la chambre, prêt à emmener Billy à l’école.

_Tu ne pars plus ?

_Si, pourquoi ?

_Il est huit heures quarante-six.

_Eh merde !

À peine a-t-elle fini de se brosser les dents que Chloé l’invective au téléphone comme seule une amie de vingt ans peut se le permettre. Elle recrache son dentifrice, ravale sa fierté, file dans la chambre de sa fille qui lui manque déjà, lui pique un de ses doudous et dévale les escaliers sans même avoir le temps de verser une larme.

5

Quatorze heures précises. Un carillon sonne l’arrivée de Jeanne dans ce somptueux hôtel. Un son diatonique, accompagné d’une fanfare d’employés, sourires forcés, prêts à la cueillir. Elle laisse glisser ses sacs en python de son manteau en vison et attend qu’on vienne l’alléger. De tout.

_Vous êtes beaux, c’est un plaisir d’être là !

Elle lâche un billet de cinquante euros à l’un d’eux en l’invitant à partager avec les autres, en langage des signes. Propre à Jeanne, compréhensible par l’univers. La directrice, Carolina, aux allures de Sharon Stone en blouse blanche lui lâche avec grâce :

« Bienvenue chez Joa, Mademoiselle Jeanne.

_Quel hôtel somptueux ! L’architecture me passionne. Ne me dites pas, cet usage du béton, c’est Tadao, n’est-ce pas ?

_Tout à fait. Souhaitez-vous quelque chose à boire, une infusion, un thé ?

_Un gin-tonic ?

La directrice manque de s’étouffer, mais face à l’aplomb de Jeanne, se ratatine. Pas magnanime pour un sou, une fois son cocktail en main, Jeanne détourne son attention sur la décoration monacale, prête pour un tour du propriétaire. Sidonie débarque essoufflée.

« J’ai nettoyé la tache de ketchup sur ton siège. La voiture est garée. Je te préviens, mes vacances commencent maintenant ! »

Jeanne invite sa fille à se détendre, lui tend son verre. Ravie de se désaltérer avec une boisson fraîche, Sidonie le boit d’un trait. Puis Jeanne lui indique avec dédain des nanas avachies dans le canapé, ses amies.

L’alcool aidant, Sidonie zappe la tragédie du trajet, une gorgée de plus et elle zappait qu’elle avait une mère. Elle s’empresse de rejoindre Chloé, April et Yasmine, s’éloignant de sa mère et se rapprochant de la vie qu’elle a choisie. Les filles s’embrassent, heureuses de se retrouver et de laisser derrière elles leur quotidien. Seul bémol, elles hallucinent de voir Jeanne.

_Depuis la mort de mon père, elle claque l’équivalent de mon salaire en deux heures de shopping ou en cocktails avec ses copines, avec MA carte bleue. Je préfère l’avoir à l’œil.

Au défi de leur faire avaler des couleuvres, Sidonie se justifie, même si elle sait pertinemment que de toute façon, sa mère n’en fait qu’à sa tête.

_Je vous jure, je préférerais être comme elle et ne rien ressentir. Il faut que j’arrête d’espérer qu’elle devienne tendre et aimante, mais je garde un lien avec elle. C’est ma mère.

_Pas sûre qu’une psy approuve, parles-en peut-être avec Alex quand elle arrivera. Mais au fait, comment a-t-elle pu toutes nous inviter dans un endroit pareil ? demande April.

La générosité, c’est dans son karma, mais Yasmine admet qu’Alex a fait fort. Quant à Sidonie, si elle avait dû payer sa part, il aurait fallu qu’elle revende sa boutique.

_Je ne me rendais pas compte que ton bouclard valait autant, répond Chloé.

_Écoute j’ai de la chance, en ce moment à Saint-Germain, ils clamsent tous. Je fais un carton.

_Ça doit être le contrecoup de la défaite de Jordan.

 

*

 

Les filles sont enfoncées depuis une heure dans les canapés de l’accueil, à siroter une infusion au pissenlit fermenté. Chloé mordille sa paille en bambou. « Sofia, on savait bien qu’elle serait en retard, mais Alexandra, qu’est-ce qu’elle fout, sérieux ? »

Jeanne s’affaire à clamer devant un Picasso à qui veut bien l’entendre qu’elle possède le vrai chez elle. Soudain, une beauté digne d’une sculpture de Brancusi surgit dans le hall. Il s’agit d’Elliot, l’infirmière. Sidonie affirme que Sofia, si elle arrive un jour, va vouloir se la taper.

_Enfin, tout le monde sait que Sofia est homosexuelle, entérine Yasmine.

_Sauf elle, ajoute Sidonie.

Même Jeanne tourne le dos à Picasso et tend une oreille.

Carolina les rejoint et, fière comme un paon en fin de roue, leur présente une auguste brochette d’employés, alignés en rang d’oignons, blouses et baskets blanches, qui va les chouchouter durant leur séjour. Les filles les saluent, tout sourire. De vraies saintes nitouches.

Carolina sort un petit papier de sa poche sur lequel est écrit à la main « Ne pas dévier de ce plan » et leur annonce la répartition des chambres. Uniquement des doubles. Sidonie se met à flipper, elle avait bien tenté la promiscuité en internat, lorsque ses parents avaient confié son éducation à des étrangers. Yasmine, ça ne va jamais coller. Elle tente de soudoyer Carolina avec un petit billet qui le repousse d’une pichenette. Même Elizabeth II avait été plus douce avec Diana à Buckingham.

Enfin, Carolina leur délivre le programme pour les jours à venir. Rien que de leur présenter l’objet, elles sont désemparées. Furtivement mais assez pour se sentir proche de l’enfer, elles jettent un coup d’œil, qui leur indique une heure de réveil proche de celle où elles se couchent, qu’il est interdit de quitter l’établissement sans son accord, de boire de l’alcool ou de fumer. Les filles sourient, l’hypocrisie entre leurs lèvres pincées. Elles ne pigent pas la moitié des activités proposées, aucune n’a prévu de telles restrictions et ne souhaite se contraindre à la moindre séance de thérapie ou démarche spirituelle. Elles baignent en pleine folie.

-Qui a envie d’aller voir une psy, de toute façon, affirme Yasmine.

-Pourquoi pas, fredonne Sidonie.

_Notre amie ne nous a pas du tout vendu ça, et pourtant elle est psy ! C’est n’importe quoi. Il y a forcément une erreur, affirme Chloé.

Avec son sens aigu du respect des règles, ses séances de psy à la pelle et la présence démesurée de sa mère, seule Sidonie est prête à tout lâcher. Pour l’heure, les autres semblent avoir besoin de s’éclater entre amies, faire un pas de côté. « Pas un grand écart, déclarent-elles effarées.

-Pourquoi Alexandra a-t-elle fait une chose pareille ?

-Et pourquoi n’est-elle donc pas encore arrivée ?

Les filles perdent patience. Sauf Jeanne, endormie bouche ouverte, dans un canapé XXL. Ses ronflements se noient dans le bain de gongs incessant que Chloé tente en vain de Shazamer. Yasmine invite les filles à bouger, qui n’ont guère d’autre idée sympa que de s’exécuter.

Suspicieuse, la réceptionniste les suit du regard. Avant de suivre le mouvement, April aperçoit le foulard de Chloé suspendue à un porte-manteau, qu’elle noue autour de son cou comme un trophée.

« On sort respirer l’air pur ! » lance April.

6

« Chéri, on se voit dans cinq petits jours, ok ? Je regarderai Sirius chaque soir en pensant à toi. »

Maladroite, Sofia claque la porte un peu trop fort. Elle est impatiente de faire ce voyage, malgré la douleur qui l’accompagne. Elle dévale les quatre étages. La seule raison pour laquelle elle a accepté de partir sans lui, c’est qu’en ce moment elle est à bout. Pas à bout comme elle l’est depuis douze ans, non, cette fois elle ne voit plus le bout.

Cette nuit, elle a encore fait une insomnie. Celle qui vous réveille avec un mal de crâne qui scie les tempes, une angoisse pile au milieu du plexus. Elle a réussi à amadouer son banquier à maintes reprises après le boulot, devant un verre de vin blanc tiédasse, un genre de poison en vente libre. Aujourd’hui il est con et formel, il ne peut plus dissimuler son retard de paiement à ses supérieurs. Non, il ne va pas régler les problèmes de Sofia. « Je ne sais pas, appelez votre mère ». Connard, pensa-t-elle alors qu’elle était prête à lui proposer une fellation au goût de Sauternes.

Elle a beau hurler, personne ne l’entend ni ne l’apaise avec un virement qui comblerait son découvert.

En bas des escaliers, son talon droit ploie. Elle s’écroule de tout son poids et s’effondre. Fais chier fais chier fais chier. Elle chiale un bon coup, puis essuie la morve dégoulinante de son nez sur la manche de son pull en mohair. En moins d’une minute, elle passe de dépressive en manque de Prozac à combattante.

Moi aussi j’ai le droit de me détendre un peu. Sofia se relève. Mais elle ne vit pas dans le même espace-temps que la plupart de ses congénères. En retard, chaussures en main, elle court pieds nus sur le trottoir-épouse-crottes, hèle un taxi et une fois assise à l’arrière, ordonne au chauffeur de se grouiller. « Mon train part dans seize minutes ! ». Avec Sofia les miracles sont à portée de main. Le taxi s’arrête treize minutes plus tard devant le parvis. « Prenez ma carte ! Si vous avez le moindre souci, appelez mon cabinet ! » hurle-t-elle avant de s’engager telle une panthère au milieu de la jungle.

Même épuisée, Sofia ne lâche rien, elle court. Une fois devant le portique de sécurité, un colosse de deux fois sa taille la cueille. Rien ne l’arrêtera.

« Désolé mais vous arrivez trop tard.

_C’est l’histoire de ma vie ! Je dois monter dans ce train pour ne pas terrasser l’existence de cinq personnes. Six, avec celui que je viens de laisser.

_Rien que ça, chère demoiselle.

Elle minaude, son 95C au balcon.

_Vous êtes un gentleman, ça se voit au premier coup d’œil.

Alors que le gong signalant la fermeture des portes retentit, le colosse à poils doux siffle une collègue sur le quai, qui ordonne au contrôleur en chef de maintenir la porte du train ouverte. Sofia se faufile de justesse et entend sa voix grave à travers la vitre. Cendrillon, vous avez perdu votre soulier ! secouant son escarpin.

Fais chier, fais chier, fais chier, entonne-t-elle avant de s’avachir sur le premier strapontin. Elle sort de son tote-bag des tongs à paillettes et se retrouve nez à nez avec le contrôleur.

« Contrôle des billets, s’il vous plaît.

_Bonjour ! »

Son téléphone vibre. Un message de Yasmine.

Rassure-moi, tu es bien dans ce foutu train ?

 

Elle se recoiffe, vérifie l’éclat de ses dents sur son écran luminescent. Le contrôleur perd patience, il souffle, fort.

« Asseyez-vous et je vous raconte comment je suis restée en vie malgré une mère tarée, un fils autiste dont le père s’est barré. Vous allez adorer » répond-elle sans affect ni pathos.

Sofia tapote sur le strapontin resté libre. Abasourdi, le contrôleur reste coi et s’assoit.

Ça roule ma poule, je serai là dans cinq heures ! 

Sofia expire tout de go, loin d’avoir rendu son dernier souffle. « Alors, à nous ! », dit-elle avec un large sourire au contrôleur. Éric, c’est écrit sur son badge SNCF. Une chance pour elle, Éric fait partie d’une partie en voie d’extinction de la population. Là, quelque chose le touche. Il observe Sofia. Ses tongs à paillettes, son sac élimé, son air de pimbêche. Il voit autre chose.

« Vous me faites penser à mon père, c’est fou, lance Sofia.

_Ça doit être quelqu’un de bien.

_C’est une personne extraordinaire. Mais ça n’était pas fait pour lui ici. Il étouffait. Il me manque.

_Oh je suis vraiment désolé.

_Il n’est pas mort ! Il est parti. Dans ses montagnes, au bled, en Kabylie.

_Ce n’est pas si loin ».

Telle une enfant en mal d’amour, elle pose sa tête sur les genoux d’Éric, se carapate et se met à chialer. Il recule, les bras en l’air de l’innocent. Haut les mains, peau de chagrin. « Vous savez quoi, venez avec moi », dit Éric. Sofia s’accroche à son bras, lui à son altruisme. Ils traversent les wagons jusqu’en première classe où il lui fait signe de prendre place. Le temps qu’elle s’installe, Éric a disparu. Le Merci de Sofia se perd dans l’allée. Elle retire ses tatanes avec nonchalance et recroqueville son corps en position fœtus. Éric est de retour avec une couverture et un verre d’eau. Sofia le boit d’une traite, tire la couverture sur elle.

« Ça faisait longtemps que…

_Reposez-vous, il semblerait que vous n’ayez pas fini votre nuit.

Sofia ferme les yeux, comme si sa vie commençait ici, là, maintenant.

_Merci. 

 

7

 

 

Assises le cul dans l’herbe, Chloé, Yasmine, April et Sidonie font face à des chèvres maigrelettes, un berger qui leur chuchote à l’oreille, avec en toile de fond une carte postale de colonie de vacances. Rien ne se passe comme elles l’imaginaient, mais le paysage est parfait. Greta serait bien inspirée de voir ça. Le sac entrouvert de Yasmine dévoile une bouteille de vodka. En guise de goûter, elle sert un shot aux filles, seule Chloé décline.

La voix enjouée de Yasmine résonne dans le creux de la vallée en contrebas.

« Ça y est, je sens qu’on y est dans notre détox !

— Tu plaisantes ? s’étonne April.

— Ben non pourquoi ? demande Yasmine.

April tente un lien visuel appuyé entre son breuvage et l’air pur de la montagne, en vain.

— Elles sont un peu maigres ces vaches quand même, lance Sidonie qui n’a de connaissance de la nature que dans ses vagues souvenirs de La petite maison dans la prairie. Dans lesquels il n’y a aucune vache.

— Ce sont des chèvres, entonne April.

Malgré l’immensité, Chloé a du mal à se détendre.

— Tu ne voudrais pas juste admirer le paysage au lieu de reprendre tout le monde, s’il te plait, April ?

Les filles, qui n’ont envie que de se poiler après deux gorgées, s’agacent de sa férocité.

—  Quoi ? J’ai pas le droit d’avoir les boules ?

— Ah mais tout à fait. Enfonce-toi dans la dépression, fais-toi donc plaisir. Mais si tu pouvais attendre cinq jours, histoire qu’on passe un bon moment entre amies, ironise Yasmine.

Sidonie lui propose de lui rouler un pétard pour se détendre. L’expression univoque de Chloé qui signifie « Tu es pathétique » la convainc de retourner dans ses pénates illico.

Chloé n’entend pas cette dernière phrase, bien trop concentrée à se ressaisir. Elle sent bien qu’elle ne pourra pas faire endurer son humeur de chien à ses amies plus longtemps. Prête à s’excuser auprès d’April, elle se tourne vers elle. Lorsqu’elle aperçoit la « pièce à conviction numéro 1 » autour du cou d’April, elle explose.

— Qu’est-ce que tu fous avec ça autour du cou, April ? hurle-t-elle.

April reste sans voix, avec comme seul rempart ce foulard noué, qu’elle caresse, ce qui énerve encore plus Chloé.

— Je l’avais jeté à la poubelle ! C’est pas rien quand même, quand tu jettes un truc à la poubelle ! Pourquoi il est autour de ton cou ?

— Wow, wow, wow, on se calme. Qu’est-ce qu’il se passe ici ? demande Yasmine.

Chloé ne tient plus.

« Je vais quitter Alain, annonce-t-elle avec son art de la litote.

— Wow, ça t’a pris deux secondes, lance Yasmine.

— Oui, mais dix ans pour le faire », affirme April, s’approchant de son amie Chloé qui s’effondre, en pleurs et sur ses genoux. « Il n’était pas dans la poubelle, tu sais. C'est la directrice qui me l’a amené, en pensant que quelqu’un l’avait perdu… 

— On s’en fout April… On s’en fout de ce putain de foulard, l’interrompt Yasmine, qui tend un verre à Chloé, qu’elle boit cul sec.

Loquace comme jamais, plus rien ne l’arrête, du doux passé au pire présent.

— J'ai abandonné mes études d'archi pour lui, pour bosser dans sa boîte sans jamais être payée. J'ai fait trois enfants, même si j’en voulais que deux au départ, je savais que ça me pendait au nez de ne plus jamais avoir le temps de rien faire pour moi. Je les ai torchées, éduquées. J’ai pris quinze kilos. J’en ai reperdu six, heureusement. Je me suis pris la préménopause en pleine tronche. Je l’ai sucé même quand j’en n’avais pas envie. J’ai continué à sourire, à satisfaire tous ses désirs.

La liste est longue, ses amies écoutent avec attention leur amie se délivrer du Mal. Il n’empêche, aucune ne comprend pourquoi la rupture soudaine.

Yasmine ose, toujours, et interrompt sa diatribe. « Et ?

— Et lui, il envoie une aubergine en émoticône à son assistante.

La réaction des filles est unanime : une grimace de dégoût, puis une main qui cache leur bouche.

— Là, c’en est trop, il a dépassé les bornes.  Il me trompe avec une meuf que j’ai recrutée. Linda, vingt-quatre ans, pétillante comme le soleil un jour d’été. Mon seul soulagement, les filles, c’est qu’elle est majeure, vous imaginez ? 

Estomaquées, les filles n’en reviennent pas d’un tel cliché. Chloé était un modèle pour elles. 

« Tu es sûre ? Qu’il te trompe je veux dire ? demande Sidonie.

Chloé attrape son téléphone, elle lit en épelant bien chaque syllabe comme pour réciter une poésie de La Fontaine. « Je veux que tu enfonces ton énorme sexe dans ma chatte. »

— Joli, ironise Sidonie avec une mine de dégoût. Et il a répondu quoi ?

— L’aubergine en émoticône.

— Sa bite c’est Dieu, c’est le symbole du pouvoir absolu, dit April.

Depuis ce texto, Chloé ne parvenait plus à le regarder en face sans avoir envie de chialer ou le prendre au débotté pour obtenir des confessions. La seule approche qu’elle tenta, certes timide, se solda en un échec cuisant. « Tu as l’air bizarre, ça va ? » Il lui avait répondu de but en blanc. « Chérie, je comprends, tu t’ennuies en ce moment. Reprends le boulot si ça peut te faire du bien ».

— Oh c’est petit, marmonne Sidonie.

Le regard de Chloé en dit long sur sa colère enfouie. Comme par hasard, le soir même, il avait prétexté une réunion tardive au bureau, inutile de l’attendre. Elle avait diné avec ses enfants et son envie d’hurler, entre les antipasti et la pizza, combien leur père était un salaud. Elle s’était retenue pour le bien de sa progéniture. Oui, elle s’était imaginée l’étouffer dans son sommeil avec son oreiller. Mais c’était elle la victime, hors de question de prendre la place du coupable.

— Quelle lâcheté, c’est inouï, dit April. Y’en a pas un qui veut sortir ses couilles et être honnête de temps en temps ?

Désormais, l’image qui lui venait quand elle le regardait, c’était lui en train de chevaucher son assistante sur son bureau en acajou — entre la photo de famille sur une plage paradisiaque à Zanzibar et un presse papier qu’elle lui avait offert.

— Pourquoi tu ne nous as rien dit ? Les amies c’est fait pour ça, tente Yasmine.

— La vie a ses secrets et moi je suis secrète. J’ai eu honte aussi, avoue Chloé.

Chloé était passée de la tristesse à l’aigreur, du désarroi à la colère. Et puis Alexandra avait proposé ce voyage, alors elle s’était dit qu’elle trouverait la force d’affronter cela entourée de ses copines. Sidonie lui demande ce qu’elle compte faire.

— Je vais me casser vivre en Italie, ça fait des années que j’en ai envie. Mais avant ça, je vais me taper un jeune moi aussi et voir quel goût ça a.

Sidonie ajoute, rarement excitée.

— Un Italien, comme ça tu pratiques la langue !

 

Le jeune homme de l’accueil qui ira loin les interrompt, un téléphone à la main.

« Excusez-moi, votre amie Sofia vous demande.

Le badge trônant sur son cœur indique Brian. Pas sûr qu’il mène une vie triomphante avec un blaze pareil, pense April. Mais il est chou, elle avoue.

— Ne me la passez pas, sinon je vais l’insulter, affirme Sidonie, qui ne tolère plus les retards de Sofia depuis qu’elle l’a attendue deux actes entiers de Carmen.

— Elle ne veut parler qu’à Yasmine.

Cette dernière saisit le combiné et prend quelques bouffées d’oxygène au passage. Connaissant Sofia, le moment peut être compliqué.  

 


 

Archive Chloé — 24 septembre 2024

 

Chloé me l'a racontée des dizaines de fois, cette enfance. Toujours avec le même détachement souriant qui n'abuse personne — surtout pas moi.

Une famille catho aisée, sans prétention, à la lisière du sixième. Le cul à gauche, l'âme à droite. La Vierge Marie sur la cheminée, sur l'étagère des toilettes, suspendue au rétro de la Renault 18. La vraie se trouvait dans la cuisine en train d'enfourner le poulet du dimanche. Sa mère, Marie, femme dévouée pour les siècles des siècles, Amen. Aujourd’hui, on dit soumise. Son père Bernard, ingénieur en génie civil, qui avait bâti des ponts entre eux et un avenir radieux sans jamais rêver de les traverser. Il gagnait l'argent. Elle s'occupait du reste. De tout le reste. Et les enfants étaient choyés — avec le soin qu'on accordait aux gosses à l'époque : nourris, torchés, servis, et priés de ne pas trop déranger.

Chloé regardait sa mère s'effacer en silence, avec une seule certitude chevillée au corps : ne jamais devenir ça.

Et puis Alain est arrivé.

Une soirée où elle n'avait pas envie d'aller, traînée par sa copine de chambrée. Le premier garçon qu'elle voit est celui avec qui elle vit encore aujourd'hui. Trop ambitieux, trop apprêté, trop près de ses potes et de son nombril. Il l'a embrassée sur une terrasse et lui a fait oublier d'un coup sa seule ambition de gamine. Six dîners plus tard, ils annonçaient leur mariage. Ses parents ont validé le pedigree et conseillé à leur fille de mettre son ambition dans l'éducation de ses gosses plutôt que dans l'architecture.

Il l'a installée comme un oisillon précieux dans un nid en cachemire douze fils. Elle a cru se sauver des esprits étriqués. En réalité, elle venait de signer pour devenir sa mère — en mieux, en plus cher. Le Bon Marché plutôt que la Redoute. Mais la même équation. Lui qui avance, elle qui soutient. Elle qui s'efface, sourit, encaisse.

Elle croyait avoir tout évité. Elle a tout reproduit.


 

8

 

 

Des « hein hein » ponctuent ses hochements de tête à l’instar du teckel en peluche. « OK, attends deux secondes ». Yasmine relate les faits. Le contrôleur, la banquette en première classe. Naturellement elle s’est endormie jusqu’à une station de trop, à une trentaine de kilomètres. Puis elle a fait tomber son téléphone sur les rails, a dû attendre que le train redémarre. Entre-temps, sa batterie a rendu l’âme.

Les réactions fusent. Yasmine poursuit. Sofia a rejoint le hall de la gare pour emprunter un téléphone. Il n’y avait personne dans cette foutue gare, même le guichet était fermé. Elle est allée dans le village où elle a croisé deux individus en vingt minutes, suffisamment âgées pour avoir connu le fac-similé, bien trop pour avoir un cellulaire.

— Et alors ??? demande Chloé.

— Là, elle est chez une vieille, Antoinette je crois. Elle nous appelle de son téléphone fixe.

— Dis-moi qu’elle est toujours en France, exige Sidonie.

— Tu es bien en France ?

Éreintée, Yasmine enclenche le haut-parleur : « J’avoue qu’Antoinette a un léger accent, disons qu’on ne doit pas être très loin de la frontière suisse... — On est en France oui, affirmatif ! Antoinette me montre une photo de son mari mort pendant la guerre de 39. Mais enfin Antoinette, ça vous fait quel âge ? Bon les filles, on tient une centenaire ! Ce n'est pas tout ça, mais Antoinette n’a pas le permis, alors il va falloir venir me chercher ».

Vu leurs tronches, il est clair qu’aucune n’a envie de se dévouer. Elles regardent Brian, qui perd aussitôt son air de livreur Uber — celui qui veut un bon pourboire. Il annonce qu’il n’a pas le permis, comme Antoinette.

Yasmine reprend le téléphone : « Sofia, il va falloir qu’on te rappelle.

—  Ne tardez pas trop quand même, elle les enterre tous, je ne veux pas être la prochaine !

— Alors qui s’y colle ?

Sidonie évoque les cinq heures de route avec sa mère, si ça se trouve elle fait un infarctus, mais ne le sent pas. « Quarante-deux ans, c’est trop tôt ».

Chloé suggère qu’il doit bien y avoir un service voiturier. Brian lui sourit, passe un coup de fil. Si elle n’avait pas de la morve au nez et son mascara en tas difforme au-dessous des yeux, on pourrait presque penser qu’il est charmé. Débarque l’instant d’après un grand et jeune Apollon au corps sculpté dans la masse. « Je vais garer la voiture de Madame Dupontel et je reviens ! » suivi d’un clin d’œil malicieux.

— Si Albert est là, je me le fais ! réagit April émue, la main sur le cœur.

— Il est trop vieux, intervient Chloé.

— Il s’est pris un me-too ?

— Je ne crois pas.

— Alors je me dévoue.

 

Yasmine reçoit un message.

Tu me manques tellement. Tu es un être exceptionnel.

Les filles observent les montagnes, le soleil ploie sous la pression et se rabat sur leurs visages. Si Dieu existe, il vient de leur faire un signe. 


 

9

 

 

Entre chien et loup, Sofia débarque à l’hôtel suivie de près par Apollon. Ils échangent un signe de connivence et se quittent. Difficile de résister à l’aplomb de Sofia, même si les mecs se demandent souvent où elle veut en venir.

Malgré les tatanes brésiliennes et la journée qu’elle vient d’abattre, elle se dirige vers le comptoir de cet hôtel luxueux comme dans la supérette du coin de sa rue, avec une aisance désarmante. Sofia interrompt la pimbêche de la réception, Priscilla, en pleine conversation téléphonique, pour savoir où sont ses amies. Elles ont passé la moitié de l’après-midi à l’attendre et ont eu ordre d’aller dans leur chambre pour une sieste de reddition, à défaut d’un goûter.

— Oh, excusez-moi, je me suis peut-être trompée d’auberge. Je suis bien chez Joa ?

— Tout à fait.

— Joa, ça sonne un peu comme Joie, non ?

— Euh, oui.

— C’est tout ce que je voulais ajouter.

Elle clôt le chapitre comme une de ses plaidoiries. Elle suit Brian jusqu’à sa villa. Ils empruntent une terrasse où une femme courbée par les années est assise, apathique, les yeux grands ouverts, face au vide. Sofia tente de capter l’attention de Brian avec des petits rictus. Brian ne pige rien. Il chuchote à l’oreille de Sofia qu’il s’agit d’une grande violoncelliste souhaitant garder son anonymat.

Sofia arrive dans sa chambre qu’elle partage avec Alexandra, mais ça, elle ne le sait pas encore. Tel un robot détraqué, elle déploie son bordel comme elle refoule ses émotions, tous azimuts — Cendrillon par pitié, range donc tes affaires ! raisonne la voix de sa sorcière de mère. Puis elle étale des tas de crèmes camouflage sur le rebord du lavabo.

Au moment où elle s’apprête à prendre une douche, elle aperçoit une étoile phosphorescente sur le rebord de la baignoire. Elle fait un bond en arrière puis s’effondre sur la cuvette des WC, l’œil brillant. « Qu'est-ce que ça fout là, ça ? » Ça y est, elle est touchée. Par le seul petit être qui a la capacité de capter son attention profonde. De la stopper dans cette course folle.

Son fils Roméo, passionné par les étoiles et tout ce qui scintille. Il connaît le nom de tous les astres. Elle passe des heures à l’écouter énumérer les constellations et à inventer avec lui des fables célestes. Un moment de grâce pour elle, souvent bien mieux que la réalité. Dix-neuf heures, Roméo doit observer le ciel à l’heure qu’il est. Elle est capable de tout pour lui. Du meilleur comme du pire.

La veille de son départ, elle a fait fort. Une fois sous la douche, elle repense à la dernière soirée du barreau, où elle n’a rien trouvé de plus judicieux que de se taper le juge des affaires familiales. Dans un cagibi, entre des tonnes de gel hydroalcoolique et les balais à chiotte. Alors qu’à la base, tout ce qu’elle voulait c’était éclaircir ses droits, car depuis que le père de Roméo n’est plus là, rien n’a avancé de ce côté. Dorénavant, elle est contrainte de vivre avec l’image de son index dans l’anus de celui qui allait peut-être améliorer son quotidien avec son fils pour les années à venir. Ouille.

Sofia remue la tête frénétiquement comme si ça pouvait gommer cette vision de phallus en lieu et place de la tête du juge. Elle envoie un message aux filles pour leur signaler qu’elle les rejoint à la réception, puis enfile une tenue de jogging dépareillée et quitte la chambre en laissant la carte magnétique à l’intérieur.

Une fois dans le hall, elle aperçoit et aborde ses amies comme si elle n’avait pas eu de retard, soudoyé la moitié de la fonction publique ferroviaire, engagé une amitié avec une centenaire helvétique et obtenu le 07 du plus beau gosse de toute la vallée côté français. Comme de coutume, Sofia s’en tient à sa posture de base, en première ligne de la répression des émotions, sans le moindre rapprochement corporel. Yasmine l’aperçoit et l’enlace comme un gros Babar. Sofia ne bouge pas le petit doigt, Yasmine s’en fout, elle aime trop ça, elle insiste. Sofia esquive le câlin puis vient aux nouvelles.

— Tant qu’on ne me plonge pas dans un bain de boue avec ma mère, je reste, enchaîne Sidonie.

— T’es vraiment venue avec ta mère ? hallucine Sofia.

— T’as vraiment mis dix heures à venir ? riposte Sidonie. Bon, qu’est-ce qu’on fout ?

April accepte tout ce qui rime avec dépaysement. Sauf les mecs, elle doit faire une pause sinon elle va en tuer un, en l’occurrence le sien.

— Et Dupontel alors ? demande Yasmine.

— Lui, ce n’est pas pareil, ce serait une performance artistique.

— Je devrais me taper Millepied pour ma prochaine recette de taboulé.

Chloé souhaite se connecter avec la nature et se retrouver avec elle-même, tandis que Yasmine veut repartir de là avec six kilos en moins. Loin d’être convaincue, Sofia se racle la gorge.

— J’ai la dalle, on continue de débriefer devant un plat de pâtes ? tente Yasmine.

— Je ne mange plus depuis que je suis cocue, conclut Chloé.

— Cocue ? demande Sofia.

— T’avais qu’à être là pour l’épilogue. On te racontera plus tard, souffle April.

Dans ce tohu-bohu, elles n’ont pas entendu Atem arriver. « Pour célébrer votre arrivée, c’est jeûne ce soir », déclame-t-il. Sofia lève les yeux au ciel. À bout de ces futilités, elle trottine, prête pour son jogging, lorsque son téléphone sonne. C’est Roméo. Elle ne peut pas, c’est trop dur, trop tôt. L’air désarmé, sans se retourner, elle s’enfonce dans un bleu cobalt, sur une route qui fout les jetons sauf à elle.

— La pauvre… murmure Sidonie.

— Le pauvre, tu veux dire ? tente Chloé.

— Je crois que Sofia mérite aussi une pause, renchérit Sidonie.

 

*

 

Désormais interdites de dîner et seules dans le hall — les autres clients en désintox doivent être en train de se ronger les ongles planqués quelque part.

Sidonie n’a pas le temps d’expirer d’ennui que Jeanne traverse le salon, droite comme un piquet — kimono en soie, jambes nues, dix centimètres de talon, masque de nuit surplombant sa mise en plis. Dans une main, une assiette avec une tranche de foie gras, dans l’autre, un cocktail alcoolisé. Le regard en goguette, elle fait tinter les glaçons et poursuit sa marche jusqu’où le vent la mènera.

Sidonie lève les yeux vers le ciel ardent, priant le bon Dieu pour qu’un miracle advienne, là, maintenant. La foudre, un Yakuza adepte des gaijins, Bernard Arnault, un remake d’Eyes Wide Shut, n’importe quoi que sa mère puisse se mettre sous la dent.

Yasmine appelle Alexandra. Répondeur. Coucou ma biche, écoute on est toutes là. C’est dingue ton endroit, dis donc ! Pour l’instant, on est partagé entre rire comme dans un Tati et un suicide collectif. Du coup, on a un peu picolé, histoire de rester bien entre les deux. Et là il ne manque que toi, alors fais vite. On est impatientes de te voir. Les filles t’embrassent. Allez, à tout de suite.

Soudain l’imagination d’April déborde. Elle se souvient qu’Alexandra est censée partager sa chambre avec Sofia. Si ça se trouve, elle est arrivée pendant leur sieste et en arrivant, Sofia, tellement dans son monde, ne l’a pas vue en train de se reposer dans son lit.

Yasmine appelle Sofia, la met sur haut-parleur.

« Est-ce qu’Alexandra est avec toi ?

— Tu sais bien qu’elle déteste courir.

— Je ne te parle pas de ça. Dans la chambre ! Tu l’as vue ? Elle se reposait ?

— Je n’ai pas fait attention, mais non je ne crois pas.

— Bon tu es où là ? Tu n’es pas allée claquer une bise à Antoinette hein ?

Avant que Sofia puisse lui indiquer qu’elle a atteint un sommet (d’une montagne, c’est déjà pas mal), Yasmine lui donne rendez— vous quinze minutes plus tard — à vingt-heures pétantes, pour un conseil de filles.  Le Je n’appelle pas ça des vacances moi de Sofia se perd dans la vallée, Yasmine ayant raccroché depuis belle lurette.

Avec un air impossible à déchiffrer, Yasmine fonce à l’accueil. Une fois l’absence d’Alexandra confirmée par la réceptionniste pimbêche, elle invite les autres à l’accompagner en salle de cinéma.

Les filles lancent les premières pistes. À ce stade, plusieurs théories sont mises sur le tapis. Chacune y ajoute son ressenti et ses pathologies. Exit le patient névrosé qui la retient séquestrée dans son bureau. Exit l’amant avec qui elle aurait filé à Venise, sa ville de prédilection. Elle aime son mec. Si ça se trouve, Alexandra s’est disputée avec Adam. Il l’a menacée de la quitter si elle partait, alors elle a annulé son départ. Jusqu’à demain où forcément elle débarquera au petit-déjeuner, c’est une psy, pas une femme soumise.

Sofia débarque, toute pimpante, malgré les douze kilomètres parcourus, en témoigne sa montre connectée. À voir la tête de ses amies, et en bonne avocate, elle se recentre. Il n’y a aucune preuve, elle s’en tient aux faits. Alexandra est une grande fille, et la plus censée d’entre nous. La seule chose à faire, c’est attendre.

À cet instant, un son grave et intense surgit de nulle part. Une vidéo apparaît à l’écran. Un homme avec un turban sur la tête et une barbe blanche hirsute, assis en tailleur. En toile de fond, une espèce de mausolée avec Bouddha. En haut à gauche de l’écran, on peut lire En live. 5 a.m. Palo Alto, Californie.

Elles se retournent vers l’œil du projecteur et aperçoivent Monsieur Jacques qui, comme tous les soirs à vingt et une heures, lance la séance de méditation en direct avec Bahjan.

— C’est le mec des chèvres non ? interroge April.

— C’est notre maître yogi, basé en Californie. Et moi, je suis le jardinier, je nourris aussi les chèvres. Et le soir, je m’occupe des projections.

— On appelle ça de l’exploitation ! Passez me voir chambre 13, ordonne Sofia.

L’air agacé, l’œil torve emprunté à Colombo qui force l’admiration, Yasmine ne tient plus, elle va droit au but. Laquelle d’entre elles l’a vue pour la dernière fois ? Qui l’a eue au téléphone récemment ? Elles réalisent qu’à l’époque de l’invitation à ce voyage, elles l’avaient toutes trouvée étrange, pas comme d’habitude. Lorsqu’elles avaient tenté d’en savoir plus, Alexandra avait été unanime. « J’ai une nouvelle à vous annoncer. Ne dis rien aux filles, je vous dis ça quand on se voit ». Et puis elles s’étaient fait rattraper par leurs propres vies, leurs soucis, aucune n’avait creusé.

À cet instant précis, elles sont bien en phase, paumées.

« Oh putain, sérieux, il lui arrive quoi à Alexandra ? »



 

Note vocale Alex — Pourquoi ce voyage

 

 

Mon téléphone vibre sur la table basse du salon. Je suis plongée dans Modiano. Qui ose me déranger dans Modiano ? Je pourrais m’arrêter là, je le connais presque par cœur, mais ce soir ce n’est pas pareil, il a une autre saveur. Le téléphone vibre encore.

Si c’est ma sœur, hors de question d’avoir cette discussion ce soir. Si c’est Sidonie, je décroche en soutien, avant qu’elle n’euthanasie sa mère. Si c’est Yasmine, direct répondeur, je l’aime mais ses épopées chevaleresques me fatiguent d’avance. Si c’est Chloé, j’exige des nouvelles de mon neveu, Ben. Depuis qu’il est retourné en centre, je m’inquiète. Si c’est Sofia, je réponds parce que Roméo. Si c’est April, je décroche pour qu’elle s’accroche, son mec est d’un ennui, certes, mais leur fille Billy est géniale et puis l’inspiration finit toujours par revenir, enfin j’espère.

Je regarde l’écran. « Maman ».

Merde.

Je ne décroche pas. Je préfère m’inquiéter des autres. Si ça ce n’est pas la définition d’une thérapeute.

Impossible de me concentrer à nouveau. Je gigote dans ce canapé moelleux qu’on vient d’acheter avec Adam, dans lequel j’ai tout le loisir de m’effondrer les jours plus difficiles que d’autres. J’ai l’impression très nette qu’Adam a acheté une bonne bouteille de vin blanc rien que pour moi. La masculinité n’a jamais été son truc, il est tourné vers les femmes, pas contre. Victoire, la bouteille m’attend.

Je me sers un verre. Suffisamment généreux pour assouplir l’esprit, pas assez pour devenir stupide. La ouate que j'préfère. Pour l’instant je laisse la théorie de Vinterberg au congélateur, avec la vodka.

Je reprends la dernière conversation groupée avec les filles. Ça fait trop longtemps. J’écris. « Ça va vous ? Entre Modiano et un bon verre de pif, mon intuition a choisi. »

Pendant qu’elles répondent, je mets notre playlist « Elles ». Tout y est. De quoi danser une clope au bec et en culotte sur un canapé, ou chialer comme une madeleine parce que c’est le morceau qu’on écoutait quand l’une de nous s’est fait larguer.

Sofia dégaine la première. « À une expo avec Roméo et des copains. On t’embrasse fort. Smiley cœur ». Elle écrit réellement Smiley cœur, cette femme n’a jamais eu le sens des raccourcis.

April envoie une photo de son mec avachi devant un match. En légende : « PSG-OM : 0-2. L’angoisse. »

Sidonie suit « Ma fille est cloîtrée dans sa chambre. Il reste lui, je fais quoi, je l’étouffe avec mon coussin ou je me roule un de ses pétards ? Avec photo jointe de l’ex, bouche ouverte, en train de ronfler sur le canapé. Post-scriptum : « Je vous épargne le son, mais ce n’est pas son prochain tube. »

Yasmine fait bref, ce qui chez elle tient du miracle : « Au concert d’Armanet, je vous appelle demain », avec une pluie de smileys surexcités. Si je n’étais pas psy, je penserais qu’elle est sous acide H24.

Pas de nouvelles de Chloé.

Les messages s’enchaînent, on se marre, on se chambre, et pendant quelques minutes nos vies semblent presque légères. C’est ça qui me manque le plus avec elles, je crois. La légèreté. Même trafiquée. Même provisoire.

Je pense à Jeanne. Dommage qu’elle ne soit pas dans le groupe, elle nous raconterait ses histoires de cul, tellement plus passionnantes à soixante-dix ans que les nôtres réunies.

L’heure tourne. Adam dort sûrement déjà à l’étage. Moi, à cet instant précis, je me sens vivante. Et un peu bourrée.

Alors je lance ça, sans prévenir, comme on jette une allumette dans une pièce déjà pleine de gaz : « Et si on partait quelque part toutes les six ? ».

Je vais me resservir un verre, je constate que ce sera le dernier, la bouteille crie famine, mais je n’ai pas encore rendu mon dernier souffle. Et pendant qu’elles répondent, je sais déjà où. Un endroit de rêve. En pleine nature. Une cure détox. Le genre d’endroit qu’elles détesteront avant même d’y poser un pied. Donc probablement l’endroit idéal.

Je veux les sortir de leurs vies qui partent en couille. Je veux les sauver avant de m’envoler. Voilà. C’est dit. Même ici ça sonne faux et grandiloquent, mais sur le moment ça m’a traversée comme une évidence.

Elles disent oui. Toutes. Sans discuter. Sans conjoint, sans enfants, sans amant dans les bagages. Un oui collectif. Chloé finit même par surgir : « Quoique vous soyez en train d’organiser, je dis oui. C’est ça ou je me tire une balle. »

Je balance trois photos de l’hôtel : « Je vous invite. Pas la peine de discuter. On ne s’est pas vues depuis des lustres. Si l’une d’entre vous refuse, je la retire de mon testament ;- ) ».

L’excitation monte, je pourrais inviter Mads Mikkelsen, même sa femme serait la bienvenue.

Ça les fait rire. On parle des dates. Pâques est éliminé par les mères de famille, les œufs devant se cacher dans un jardin et non dans un hôtel hors de prix où il n’y a rien à branler pour le bien supposé de la communauté. On choisit le week-end d’après. Je réserve trois chambres doubles. La montagne, le vide, la contemplation. Loin de leurs vies actuelles, je me dis que ça les fera avancer. Ou au moins dévier.

Je leur partage mon écran. En retour, une pluie de smileys. En tant que psy, je les vomis. En tant qu’amie, il me reste un peu de marge.

Je quitte la conversation avec un pouce levé.

Après, je me fais une verveine. Adam dort comme un bébé. Je me glisse dans le lit, contente de moi, presque rassasiée de bonheur.

Impossible de dormir.

Quand l’ivresse redescend, quand ma pensée se remet à ressembler à quelque chose de présentable, je comprends soudain que je viens de faire une énorme connerie.

Comment je vais trouver le courage de leur dire ?

 

  

 

JOUR 2

 

En marche forcée


 

10

 

 

Sidonie ouvre un œil dans une lumière d’aurore. Sa fâcheuse tendance à l’insomnie l’amène à la certitude : il doit être quatre heures à tout casser. Yasmine dort à poings fermés. La veille avant d’aller se coucher, elles ont tenté de se rassurer sur l’absence d’Alexandra. En vain. Elle lui a laissé un message la suppliant de la rappeler si elle avait un problème.

Sur une échelle de un à dix, l’inquiétude de Sidonie avoisine souvent les neuf et demie. La nuit dernière, à une heure du matin, elle a toqué à la porte de la chambre de sa mère qu’elle n’avait pas revue depuis son dernier cocktail. Une lumière, tamisée par un carré Hermès à deux doigts de brûler le feu lui éclairait le visage. Adossée, elle portait son masque de nuit, maintenait un verre vide dans une main et ronflait. Sidonie osa presque lui remettre une mèche de cheveux en place, lorsque Jeanne émit un cri digne d’un film d’épouvante. À deux heures, Sidonie fut enfin couchée. Le ressourcement attendrait.

Sidonie prend une grande inspiration — il est quatre heures six du matin, navigue sur Instagram, à la recherche du temps perdu ou d’une récréation qui apaise ses angoisses. Elle fait défiler des tas de vidéos de chats, de bouquets de fleurs (depuis qu’elle s’est reconvertie en fleuriste, l’algorithme s’en donne à cœur joie) et de régimes alimentaires en période de ménopause. WTF Zuckerberg ??? Elle hausse les yeux au ciel devant tant de vacuité, lorsqu’elle aperçoit une photo de sa fille Bambi. Sidonie hallucine, panique, respire trop fort. Yasmine se répand d’agacement et se tourne vers elle avec un air proche de celui qu’elle affichait quand Beirut a explosé. Désolée ma biche, rendors-toi, lui susurre-t-elle. Mais le désespoir s’entend, Yasmine gesticule. Sidonie tente d’effacer cette image de sa tête, comme elle rejette son ex depuis vingt ans, rien d’efficace.

— C’est la merde.

Yasmine marmonne.

— C’est quoi ton problème ?

Sidonie est vexée. Le problème ne vient pas d’elle. Sidonie fulmine dans sa barbe, puis baisse les armes.

— C’est Bambi.

Aucune réaction de Yasmine. Dort-elle ? Sidonie s’en fout. Elle tente de la convaincre qu’elle avait pourtant tout fait pour être l’inverse de sa mère. Yasmine est perdue. La bonne nouvelle, c’est qu’au moins elle ne s’est pas rendormie. Elle ouvre un œil sur la story de Bambi, qui simule un plan à trois, en sandwich entre un mec, qui au petit doigt mouillé a dix ans de plus qu’elle, et une nana qui a l’air sortie d’un film de boules, les trois quasiment à poil. Sidérée, elle tente d’arrêter la vidéo, qui repart en boucle, avec le volume cette fois. Putain je sais pourquoi je veux pas de gamin, pense Yasmine. « Oh oui ! Prends-moi, comme ça ! ». En bonne amie qui se doit d’éviter le suicide d’une proche, elle intervient en dépit du bon sens, lui conseille de la laisser faire ses conneries, Bambi n’est plus une ado mais une jeune femme. Hors d’elle et dans l’incapacité mentale de ne pas réagir, Sidonie s’insurge. Plus facile de s’en prendre à son amie que d’affronter sa gosse. Yasmine qui ne se voit pas du tout débattre du sujet à cette heure indécente sans au moins une dose de caféine, lui propose de poursuivre cette réjouissante conversation devant un bon café. Sidonie prophétise, exaspérée.

« On n’a pas le droit au café et on a yoga dans dix minutes ! »

Après avoir malmené quelques flacons dans la salle de bain, Sidonie en ressort sans jeter un œil à son amie :

« Tu es en retard !  Et je préviens tout le monde, si Alex ne se pointe pas aujourd’hui, je rentre chez moi. Elle aurait su quoi me dire elle, lance-t-elle avant de claquer la porte de la chambre.

 

*

 

Échappée de ses cauchemars récurrents depuis un moment, agrippée à son portable, April fait défiler les photos de Billy de sa naissance à aujourd’hui. À peine vingt-quatre heures et la voici en manque. Il lui faut sa dose, une addiction qu’elle cumule aux autres. Elle verse une larme. La sonnerie du téléphone de la chambre retentit. Ça tombe bien, April n’a pas le courage de réveiller Chloé. Elle laisse sonner. Jusqu’à entendre un premier râle. Roooh, c’est quoi ça encore ?

—  Le cours de yoga démarre dans cinq minutes, annonce April.

Chloé sort d’un cauchemar horrible, une histoire de casting qu’elle faisait passer à des jeunes filles dénudées de vingt-quatre ans — des clones de l’autre conne, qu’elle traitait comme depuis une cellule de Guantanamo, glaciale, revêche, dénuée de compassion. Les gamines sanglotaient, elle s’en foutait, ça ne la touchait pas. Soudain, elle était devenue une de ces femmes qu’elle croisait dans la rue, au boulot de son mari, au comptoir d’un bar de mecs, une femme dure, sans cœur, fêlée par le désarroi d’un amour qui prend fin subitement. Sa détresse vire à l’obsession.

Elle est ravie de ce yoga à venir, ça la fera patienter jusqu’à l’arrivée d’Alexandra, certaine qu’elle va débarquer. Lorsqu’elle s’apprête à raconter son cauchemar à April, celle-ci est déjà sur le pas de la porte.

 « Je fonce en cuisine, on se retrouve au tapis ! » lâche April.

 

Une fois dans la salle de restaurant, April aperçoit une jeune employée dresser les tables et implore un café allongé.

— Ta ta ta, vous savez bien que ça n’est pas possible, répond la serveuse avec flegme.

— Ça se voit que vous êtes une belle personne.

— Qui a un job et qui compte bien le garder.

Foutue pour foutue, April lui balance qu’elle ne sait pas ce qu’elle fout ici, qu’elle n’a pas envie de tout ça, elle n’en a pas la force en ce moment. Elle n’a jamais aimé le yoga et n’a jamais su tenir vingt secondes les yeux fermés à penser à rien. Évidemment qu’elle pense.

— Et la seule personne qui pourrait me réconforter n’est même pas là. Je fais comment ? implore April.

— Vous êtes totalement autocentrée, vous le savez ?

— Je suis paumée. Et j’ai besoin d’un café.

Comme une adulte qui cède face à un môme, la jeune femme attrape un Thermos sous son chariot.

 

April rejoint une dizaine de personnes allongées sur leurs tapis en contrebas de la piscine, face à la prof de yoga. Le thermomètre ne dépasse pas les dix degrés. Tout le monde est inévitablement glacé, mais personne ne le montre, à moins qu’ils soient tous givrés. Frileuse comme un Spitz, April grelotte. Tandis que la prof la scrute d’un air ahuri, elle entame une pente douce vers la pitié. La classe est appliquée, pas un ne se dévergonde. Une insurrection est à prévoir. April est incapable de rester dix secondes les yeux fermés sans penser à sa fille, un sac repéré sur Vinted, le livre qu’elle doit traduire. Tout ça l’ennuie profondément. Elle ouvre les yeux pour trouver une alliée. Synchronisés, les autres tendent les bras au ciel. Ce n’est donc pas un mythe, pense April, il existe des gens qui pensent se débarrasser de leurs problèmes personnels comme ça.

Il est six heures du matin, elle a envie d’un petit déjeuner, d’appeler sa fille, d’appeler Alexandra à l’aide, de se recoucher, de se masturber. Elle observe un homme, le double de son poids, la soixantaine bien tassée, rides incrustées, le bide en émoi, chauve. Il s’élance dans ses postures comme Usain Bolt sur la ligne de départ. Loin de mériter une médaille, n’empêche c’est désarmant. Au moment où April tente le quart du grand écart de ses seize ans, le mec lui offre un sourire. Elle oublie ses défauts, ne voit plus que le charme de ses yeux bleus, l’océan, un coucher de soleil. Elle est Daryl Hannah dans Splash. Elle souffre le martyr, mais le regard insistant du mec supplante la douleur. Soudain, sans aucune complicité, encore moins de consentement — elle essayait juste de faire un grand écart, pas d’écarter les jambes pour qu’il lui fasse un cunni, l’homme sort sa langue l’air de vouloir y goûter. Elle se carapate sur son tapis et ferme les yeux. L’écœurement laisse rapidement place à la panique. Quel homme peut s’imaginer exciter une femme en lui tirant la langue, en outrepassant le respect et la dignité ? Son malaise fait resurgir un souvenir.

 

Dans la cuisine, April ne reconnaît pas tout de suite Emmanuel qui s’agite. Il prépare à dîner, une recette de chef tirée du livre éventré sur le billot. Leur fille endormie, elle se voyait déjà s’étaler un avocat sur une tartine, avec des pickles à gnaquer, avant de se plonger dans son roman et s’endormir sans plus penser à rien. Consumée par le désir retrouvé d’une scène de vie de couple normale, April se tait, met le couvert, zieute la marmite qui lui fait des appels du nez. Meuf, tu vas te régaler, dans une heure c’est plié, se résout-elle.  

Une fois à table, il ramène très vite la couverture à lui, son boulot, ses exploits, sa détermination, sa réussite, ses poils au cul. Comportement laissant un goût amer aux nouilles sautées qu’elle tente de démêler, comme sa vie, qu’elle n’évoque pas. Ce mal-être qui la ronge et la tire vers le bas, chaque jour un peu plus dans l’impuissance, la frustration et l’inspiration en berne.

La conversation dévie sur un ami d’Emmanuel en pleine séparation, celui dont la femme est hystérique. La bouche pleine de nouilles, April s’assure de ne plus pouvoir articuler. Elle le laisse déblatérer et se ressert un verre de vin. De trop. Il fait de même, puis pose sa main sur celle d’April. Il l’aide à se lever. Il a envie, pas elle. Elle viderait bien son verre cul sec, mais ce serait trop flagrant. Elle s’abandonne, il lui caresse les seins, les fesses. Il bande carrément. Au contact de son pubis, elle sent son sexe telle une matraque. Elle le calme un peu, s’il veut s’envoyer en l’air, la douceur est de mise. Ça fait trop longtemps.

Ils se dirigent vers le canapé où elle l’invite aux préliminaires. Elle songe à sa chatte pas épilée, à son découvert, son cours de Pilates, la réunion parent-prof. Il s’active, le désir monte. Hors de question qu’elle lui fasse une fellation. Elle ne sait pas dire non. Elle ne pense plus. Il la pénètre. Il jouit, elle non. Il ne se retire pas.

 

Le cours de yoga est fini depuis cinq longues minutes et ses amies sont penchées au-dessus d’elle pour tenter de la ranimer. Semblant tout droit revenue d’une crise d’apoplexie, April ouvre les yeux et dégoûtée, évoque le mec immonde qui a daigné lui tirer la langue comme si elle était un morceau de barbaque. « Et lui un putain de carnivore, admet Sidonie.

— Je n’en peux plus de cette génération de mecs qui se croient tout permis, éructe April, tandis qu’elle continue de mater le mec qui au loin tente un sourire. Oh ne t’avise pas de me regarder. Regarde-toi plutôt et demande-toi comment tu pourrais me plaire ?

— Je pense que cet individu se regarde suffisamment, dit Chloé. Le problème est là, il ne se demande pas ce que tu ressens ou penses. Il se dit Elle, je vais la sauter.

— Et moi je vais le défoncer.

Heureusement qu’elles sortent d’une séance de yoga. Respire, chérie. Laisse tomber. On parle de ça ? les interrompt Chloé.

Elle pointe du doigt une femme qui passe au bord de la piscine devant des spectateurs hallucinés. Peignoir, lunettes noires, talons aiguilles, un verre à la main. Jeanne le phénix de ces lieux se tourne vers les filles, avançant à petits pas. « Vous avez bien dormi ? Vous devriez goûter ce jus, un délice ! » en tendant son cocktail.

— Ce n’est pas une cure pour ta mère ici, lance Chloé.

— C’est une sinécure, conclut Sidonie.

— J’aimerais être comme elle à son âge. Regardez-nous, à nous plaindre des machos. Alors qu’il suffit de s’en foutre, leur tenir la dragée haute et les baiser. Quand j’aurai l’âge de Jeanne, j’espère retrouver mon insouciance.

— Dans son cas, il s’agit d’inconséquence, affirme Sidonie.

— Elle en est à combien de vies, sérieux ? demande Yasmine.

Une seule suffira pour nous enterrer toutes, affirme Sidonie.


11

 

  

Dix heures. Enfin, les filles se posent à la table du petit déjeuner.

— Je meurs de faim. Il faut soit que je baise, soit que j’avale du solide.

Yasmine oscille comme ça entre ses deux hobbies, à qui mieux mieux. Sans son mec c’est tout naturellement qu’elle se rabat sur la bouffe.

Une employée arrive avec deux adjudants qui soulèvent un énorme plateau.

« Vous sentez comme vous avez libéré votre corps de ses toxines depuis hier soir ! Bravo à toutes, le processus est en marche. Vous êtes prêtes à passer à l’étape suivante ». 

Les deux pingouins servent les victuailles. Un bouillon d’herbes. La jeune femme les invite à boire beaucoup d’eau, c’est essentiel après leur séance, précise-t-elle en posant une carafe à côté de chaque assiette, puis repart sans tarder.

— Va falloir appeler le médecin pour une intraveineuse. Le bouillon, c’est pas de la flotte ? Elle se fout de ma gueule, peste Yasmine, ravalant son acrimonie avec une large cuillère à sa bouche. Il est délétère cet endroit. 

— Certes, l’anorexie ne sied pas à tout le monde, mais l’obésité ça n’est pas pour toi, affirme April.

— Je ne suis pas obèse, je suis boulimique, déclare Yasmine. Je me gave quand mon mec n’est pas là et ensuite je reste à jeun puisqu’on passe notre temps à baiser.

— Si mon fils pouvait avoir une approche aussi rationnelle avec la drogue, ironise Chloé.

— Quel culot ! tempête April.

— Oh ça va, je veux juste un truc à becter, riposte Yasmine.

— Je ne parle pas de toi ma biche. J’hallucine, mon mec m’envoie un texto pour savoir où est rangé l’aspirateur.

— Quand il l’aura retrouvé, dis-lui bien d’aspirer sa connerie, réplique Sidonie.

 Un des serveurs glousse dans sa barbe. April se tourne vers lui.

— Qu’est-ce qui vous fait rire, mon amie ou le fait qu’un mec ne soit pas capable de se gérer tout seul plus de deux jours ?

Pour seule réaction, le serveur plisse les yeux, sans cesser de scruter April.

 — Vous allez finir par me mettre mal à l’aise, jeune homme.

— Je sais, je vous reconnais !

April se lève d’un bon, n’ayant aucune envie que cet homme raccroche des wagons inattendus devant tout le monde. Elle s’éloigne un peu, en le tirant par le bras.

— Comment ça, vous me connaissez ?

— Je ne sais pas, je vous ai déjà vu quelque part… vous êtes une star non ?

— J’ai joué un mini rôle dans une réclame pour un dentifrice quand j’avais huit ans. Ça vous parle ? ironise-t-elle. Plus sérieusement, je suis…

April hésite à déclarer ce qu’elle est ou ce qu’elle voudrait être. Ce qu’elle se cogne à faire pour ne pas tirer un trait sur son indépendance financière ou un désir qu’elle a touché du doigt une fois.

— Soyez optimiste, je sens que je vais adorer !

Alors April choisit la voie de la réussite, en demie molle.

— Je suis scénariste, alors je ne suis pas ce qu’on peut appeler dans la lumière, je suis à la cave en train d’écrire. Ça m’étonnerait que vous m’ayez croisé. Mais j’ai eu mon moment de gloire, admet-elle, fière et nostalgique. Depuis ma fille et ma charge mentale au taquet, je n’ai plus le temps ni l’imagination à consacrer à une histoire hormis la mienne.

—  Écrivez-là !

— Vous êtes couillu pour un serveur.

— Vous êtes vache pour une conteuse.

— Vous avez une nana ?

— Vous pensez vraiment que vous allez me draguer après de tels propos ?

— Argh. Je n’en n’étais pas là. Soutenez-la, c’est tout ce que je voulais ajouter.

 

Pendant qu’April tente de se défaire de cette situation inconfortable dans laquelle elle a daigné plonger de son derechef, Yasmine s’épanche sur sa vie sentimentale.

— Vous allez bien vous marier ? demande Sidonie.

— Mathieu s’est marié, a fait deux gosses et a divorcé. Moi à l’inverse je n’ai jamais vécu avec un mec sous le même toit. Pas sûr que ce soit la meilleure idée si on veut que ça dure. Non, on est un couple libre, on se voit quand on veut et je ne me coltine pas ses mômes ! Bon, j’avoue, une bague au doigt, ça ne me déplairait pas.

Soudain, c’est insoutenable comme son mec lui manque.

Only you, dans mes pensées, mes respirations, mes nuits. Vivement que je te retrouve, je te mangerai petit bout par petit bout. Par quoi veux-tu que je commence ?

Elle repose son téléphone puis zieute toutes les deux minutes si le message a été lu.

Sidonie recentre l’attention sur l’absence d’Alexandra et demande, inquiète, si l’une d’entre elles a des nouvelles. Elle avoue avoir essayé la piste Alexandra quitte Adam, avec un texto super réconfortant dans l’espoir qu’elle crache le morceau, en mentionnant qu’elles sont là pour elle et qu’elles ne la jugeront pas. Même si elle pouvait tout de même les prévenir, elles sont ses meilleures amies malgré tout. 

— Tu n’as pas regardé les Bisounours quand tu étais jeune toi. Tu parles de réconfort, lâche Sofia.

Chloé a tenté la piste kidnapping. Elle a écrit aux ravisseurs sur le téléphone d’Alex. Rendez-nous notre amie. On est prêtes à payer très cher. April aime Alexandra, mais son banquier ne veut plus lui filer cent balles pour ses courses alors elle va avoir du mal à lâcher dix milles. Sofia suggère d’appeler Adam. C’est sa femme quand même, mais Chloé réfute l’idée tant qu’elles ne savent pas s’il y a un amant sous le matelas. Elles s’accordent pour prévenir l’hôtel, qu’ils entament des recherches.

— Tu es la plus demago d’entre nous, tu t’en charges, suggère Sidonie en s’adressant à Yasmine. De mon côté, je vais soudoyer Jeanne afin qu’elle te lâche la moitié de son croque-monsieur à la truffe.

— La femme qui valait trois milliards ! s’exclame Chloé.

—  Ma mère est ruinée ! déclare Sidonie. Mais elle a trompé mon père pendant vingt ans et a largué son amant à sa mort. Ma mère, quoi. 

Observant Yasmine admirative, Sidonie suggère qu’elle l’héberge quand elle sera vraiment fauchée.

— Qu'elle me file son croque à la truffe et je verrai ! conclut Yasmine.


 

Note vocale — Alex Dernière séance

 

Huit heures cinq. Je la laisse patienter. Je ne fais jamais attendre un patient. Quinze ans sans un retard. Aujourd’hui, je ne peux plus. 

Huit heures neuf. J’entends son souffle dans le couloir, sa chaise qui grince. Elle s’éclaircit la gorge comme si j’allais me précipiter la sauver. D’habitude je laisse des articles en salle d’attente — grossesse, prise de conscience, synchronicités. J’ai tout enlevé. Qu’elle scrolle. Qu’elle appelle son fils, tiens. Celui qu’elle a rayé de sa vie le jour où il a mis une droite à son père qui allait pourtant la frapper. Je sais. Je la vois depuis deux ans, toutes les semaines. Et là, rien en moi ne veut accueillir sa plainte. 

Jamais je n’ai jugé un patient. C’est ce que je me disais. Aujourd’hui, je me découvre… décontaminée. Vide d’indulgence. Merci Lacan, à la revoyure. 

Huit heures dix. Je l’appelle d’une voix douce, automatique : Madame Pinaut, entrez je vous prie.

Rituel. Cadre. Le fauteuil, la lampe. Elle n’a pas besoin de moi pour parler : elle déborde. Elle occupe l’air, elle remplit tout. Elle s’écoute. Je n’ai rien à faire. Et soudain : « Vous venez me voir depuis deux ans, deux ans que vous êtes en thérapie, mais vous n’êtes jamais vraiment rentrée en thérapie ». Bien. Voilà. C’est sorti. 

J’abrège. Je me dois un dernier acte. « Je vous envoie les coordonnées d’un confrère, il est prévenu, il est apte à vous recevoir. La séance d’aujourd’hui n’est pas due ». Bonne continuation.

Silence. Manteau en peau retournée, patère, regard de biche qui attend que je rattrape le geste. Rien. Je ne ressens rien. Pas même une esquisse de honte. Seulement du soulagement. Net, propre.

C’était ma séance la plus courte.

J’attrape mon téléphone. 

Coucou mon amour. Je rentre tôt. Tu seras là ? On se fait un ciné ? P.S. J’ai mis fin à ma dernière séance. J’ai très envie de passer plus de temps dans tes bras. Je t’embrasse, Al

…Voilà. J’ai franchi une ligne. Je le sais. Je respire mieux.


 

12

 

 

À l’approche de la forêt, un soleil striant l’horizon indique le chemin à Chloé, April et Sidonie vers un chapiteau au milieu des herbes folles. Un genre de yourte géante, avec de la fumée s’échappant dans le ciel et un rideau en guise de porte qui s’envole avec le vent. Manquerait plus qu’au milieu coule une rivière et qu’elles tombent nez à nez avec Brad en train de pêcher. Mais non.

En chemin, les filles partagent leurs appréhensions. Elles sont plein de gratitude d'être là, non, vraiment, c’est super. Le yoga leur a fait du bien et de ne rien manger de solide, qui aurait cru qu’elles seraient capables d’une telle prouesse. Mais cette histoire de disparition les glisse dans un thriller plutôt que dans la comédie déjantée qu’elles s’étaient imaginées. Difficile de se laisser aller. Et puis c’est quoi ce fichu rendez-vous imposé avec l’inconnu, ce que stipulait le carton glissé sous leur porte respective deux heures plus tôt.

Essoufflée, Yasmine les rejoint avec sous le bras, une frite de piscine rose fluo. « Qu’est-ce que tu fais avec cette frite ? Tu es au courant qu’on ne va pas nager là ? relève Sidonie.

— Je nage dans le bonheur, ça me suffit. En allant à l’accueil pour signaler la disparition d’Alexandra, j’ai eu un mauvais pressentiment. Si on leur dit ça, ils vont appeler les flics. Et qui sait ce qu’elle avait à nous annoncer. Si ça se trouve elle a fait une connerie, un truc con mais que la police ne doit pas savoir. Et au pire, ils vont nous suspecter de la couvrir. Alors je n’ai rien dit. Du coup, j’ai demandé une frite à Priscilla.

— Logique, lâche Sidonie.

— Qu’est-ce qu’on fait pour Alex ? s’agace April.

— On avise après la yourte. On est déjà en retard, dit Chloé, pressée de sortir tout ce qu’elle a sur le cœur.

Après une inspiration succincte, elles entrent. À leur grand étonnement, Carolina mène la danse, son popotin sur un coussin moelleux, en lieu et place de la gouroue qui anime la séance. Façon de parler, les trois participants déjà présents ont l’air figés pour l’éternité. Carolina accueille les filles avec une gueule d’ange — de celle qui a dissimulé le pic à glace sous l’oreiller — et les invite à prendre place où elles le souhaitent dans le cercle. La faible luminosité donne envie de pioncer. Les filles restent prostrées, debout à l’entrée.

« Je ne la pensais pas spirituelle, juste bon soldat » murmure Chloé.

Chloé reçoit un texto de Sofia.

Hors de question que je rentre là-dedans. J’ai déjà tout dit pendant douze ans à un psy, je ne replonge pas. 

Chloé tapote : T’es où ?

Sofia : Là.

À la levée de rideau, entre deux brassées d’air, Sofia apparaît toute penaude dissimulée telle une gamine de quatre ans qui a fait une bêtise, incapable de camoufler la peur qui la traverse. Comme si elle sentait que ce qui allait se passer là-dedans pouvait s’avérer irréversible. Face à son psychiatre, les yeux fermés, elle pouvait gérer. Là, au milieu de ses amies, elle sent qu’elle ne pourra pas faire semblant.

Chloé la cueille avec une moue de petit chiot. Allez steuplait. Sofia ne résiste pas et se mêle à la clique.

Carolina est assise en tailleur, respire trop fort. Vu qu’elle ne fait rien d’autre, il est de bon ton de suivre le mouvement. Pas un orteil ne bouge. Le ventre de Yasmine gargouille, le téléphone de Sofia vibre, April se retient de pouffer.

Un gong retentit. Seize heures, Carolina annonce le début de la séance. Elle les prie d’inspirer puis d’expirer en carré : cinq temps d’inspiration, cinq temps d’apnée, cinq temps d’expiration, cinq temps d’apnée. Et rebelote, cinq fois d’affilée.

« Vous êtes là aujourd’hui, car vous l’avez choisi. C’est déjà une étape énorme. Vous avez toutes les ressources...

Blablabla.

« Tout est là. »

Elle place sa main sur son cœur.

— Oh petit chat… elle me ferait presque chialer, avoue Sidonie.

— Lâchez prise, laissez venir ce qui vous passe par la tête, conseille Carolina. Qui souhaite commencer ?

— Bonjour, je m’appelle April et je suis alcoolique. Nan j’déconne.

— Oh je t’en supplie, pour une fois, la ferme, la tance Chloé.

April se tourne vers elle. Chloé a les larmes aux yeux.

— Désolée ma biche. Je suis une idiote.

Carolina n’interrompt rien, le processus est en marche.

Yasmine, tripotant sa frite qui rend un bruit agaçant : « Que dire, j’ai un homme merveilleux, qui m’aime, que j’aime. Je suis un peu gourmande, bon OK boulimique, et aussi hypocondriaque. Je pense à adopter un chien. Ah oui et sinon, mes amies, vous êtes de la bombe. Sans vous, ma vie n’aurait pas le même goût. Je vous aime. »

En réaction, des « Oh » avec des mains sur le cœur, des têtes de King Charles, des bisous volants. Tout y est.

Au tour d’un homme d’une trentaine d’années tout au plus, hâve, le visage éteint. Il affiche une tristesse infinie. Il y a cinq ans, il a renversé une petite fille de trois ans, un accident. Depuis, sa vie n’a plus de sens. Regarder son fils, dans les yeux, est devenu insurmontable. 

« La vache, je préfère être alcoolique », murmure April à voix pas si basse.

Personne d’autre n’ose réagir. Carolina le félicite d’autant de franchise envers lui-même et affirme qu’il lui reste à se pardonner.

C’est tout ? Y’a arnaque sur la marchandise, se dit Sofia. La hutte dans le pré, les jambes croisées, la gouroue. Et bim, l’auto-pardon, envoyé c’est pesé ! Y’a quelques psys qui seraient moyen d’accord avec la méthode. Mais ça a l’air de fonctionner, le bonhomme n’en demande pas plus, une main sur le cœur.

Carolina demande au reste du groupe si quelqu’un souhaite s’exprimer. Sofia refuse son invitation d’un revers de la main. Le couplet sur le fils autiste élevé par une mère dans la dèche, trop peu pour elle.

Un autre homme se gratte la gorge et prend la parole « Je trompe ma femme ». D’un bond, Chloé se jette sur lui à califourchon et l’insulte. De tous les noms d’oiseaux. Carolina laisse faire. Outrée, Yasmine gère la situation, soulève Chloé et libère son otage. Yasmine la prend dans ses bras, Chloé retrouve ses esprits face au groupe qui la scrute comme une dégénérée. Vol au-dessus d’une yourte. À cet instant précis, Carolina et Chloé paraissent complices comme des siamoises. Par un hochement de tête, la gourou l’invite à poursuivre. Le récit d’une existence ratée. Sans interrompre sa diatribe, Carolina fait signe au salop qui a trompé sa femme et aux autres rescapés de la vie de déguerpir en silence. Seules les filles restent. Elles s’attendent à tout sauf à ce que Chloé a à leur révéler.

« Après trois cent deux jours sans drogue, Ben a replongé », lâche-t-elle.

Les filles avaient suivi une partie du combat. La première fugue à quinze ans. La colère. Les insultes. La violence qui débordait sur toute la maison. Chloé s’était jurée de ne jamais rompre le lien. De garder une porte ouverte, coûte que coûte. De laisser traîner des tickets restaurant pour qu’il puisse au moins s’acheter un sandwich, un coca, n’importe quoi qui ne soit pas de la drogue.

— Ah non, ça marche. Je sais, j’ai déjà essayé, marmonne Sidonie.

Puis il y avait eu ce coup de fil du centre. Ben était désolé. Il allait mieux. Il pouvait rentrer. Chloé l’avait cru. Elle l’avait vu reprendre pied, doucement, assez pour qu’elle recommence à respirer.

Et puis, il y a un mois, un soir, tard, il était rentré hors de lui. Il avait claqué la porte de sa chambre en gueulant « Vous faites tous chier ! ». Chloé s’était assise par terre devant la porte close. Elle lui avait murmuré « Je suis là », puis raconté n’importe quoi pour le retenir encore un peu : le chat qui avait pissé sur le plan de travail, la voisine foldingue qui les accusait de jouer les variations de Goldberg alors qu’ils n’avaient même pas de piano, le Scorsese qu’elle regardait ce soir-là.

Elle l’avait entendu faire les cents pas, fracasser des objets, puis plus rien. Le silence. Ensuite Ben avait ouvert la porte, enjambé sa mère restée au sol, et foncé vers la sortie. « J’ai besoin de prendre l’air. »

Cette fois, elle l’a fait admettre au centre sans son consentement. Sans le prévenir. Elle n’avait plus la force. Son fils détruisait tout.

Chloé baisse la tête.

« Je suis une mauvaise mère. »

Les filles sont muettes comme un ban de carpes. Concernant Chloé, une dépression n’était pas à exclure.

Carolina sonne le glas. Annonce la fin de la séance. Les invite à faire silence et à reprendre leur respiration normale avant de se diriger vers la sortie, où Brian les attend. Une fois hors de la yourte, les filles enlacent Chloé jusqu’à l’étouffer d’amour. Seule Yasmine s’éloigne un peu. « Although she knew the truth lost inside Cambodiaaaaaaaaa ». C’est comme un TOC, mieux qu’un Lexo. Pour se détendre au bord de la crise de nerfs, Yasmine chante. 

— Tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir, dit April. 

— Mais c’est mon fils… C’est terrible, ajoute Chloé avant de s’écrouler dans les bras de son amie.

— Tu ne peux pas l’aider plus que ça, ça ne fonctionne pas, tu vois bien. C’est à lui de prendre la décision s’il veut s’en sortir, c’est à lui de changer s’il le souhaite.

—  Tu changes ? Tu t’en sors toi ? 

— De mes addictions ? J’en ai parlé avec Alexandra, j’avance. Dieu merci je n’ai jamais touché à la drogue, mais je serais tombée dedans c’est certain. Comme je deviens accro à tout, au sport, à l’alcool, aux hommes qui ne me font pas du bien… poursuit April.

 — Je veux bien changer, moi aussi. Ras le bol de ne pas bouger, déclare Chloé.

 

 


 

13

 

 

 

Direction l'Éden sylvestre. Brian les interrompt et les guide jusqu’au vestiaire afin de récupérer chaussures et bâtons de randonnée pour leur marche méditative nocturne. Vu leur état, aucune ne pense à s’insurger. En revanche, le mot nocturne les fait tiquer. Certes elles ne vont pas s’arrêter pour engloutir un jambon-beurre ou s’arrêter pour un pique-nique arrosé, mais dix-sept heures c’est tôt. « Vespéral ? » tente Sofia. Inébranlable, Brian leur précise que cette marche est silencieuse, somme Sofia de la fermer dès qu’elle tente d’ouvrir la bouche. Impossible, elle est trop excitée à l’idée de savoir combien de kilomètres elles ont à parcourir, elle veut jauger la souffrance.

« Oh tais-toi ! la sermonne Sidonie.

Une voix retentit derrière elles.

— Ce que tu peux être rabat-joie ma fille, laisse donc ton amie s’exprimer ! 

Jeanne les suit au petit trot comme si elle avait toujours été là à surveiller leurs arrières. Lunettes opaques, combinaison noire ultra moulante et une banane en cuir qui lui dessine une taille trente-quatre. Elle semble échappée d’un casting de James Bond. Fière, elle tapote du doigt sa banane précisant que si elles ont soif, elle a tout ce qu’il faut, lorsque des geignements étranges s’en échappent. Jeanne sort sa fiole de gin et son Chihuahua, « Princesse », qu’elle câline comme son bébé. Envieuse et exaspérée, Sidonie affirme « Les animaux sont interdits ici ».

« Et ça, c’est quoi ? » désignant un pré où des vaches broutent. Jeanne part bille en tête. Chloé la suit, le poing serré. Yasmine lui a refilé son TOC, elle chante. Comme un ouragan, la tempête en moi… Yasmine s’accroche au bras de Brian comme une vieille pote.

— Vous n'êtes pas homo, hein ?

— Non. Et vous, vous n’êtes pas homophobe hein ?

Après un doux air ahuri affiché sur sa tronche, elle lui demande s’il n’a pas des origines italiennes. 

— Mes parents étaient fans des Monty Python et n’ont jamais quitté leur patelin au fin fond de la Bretagne. Pas évident que du sang italien coule dans mes veines. En revanche, je parle italien. 

— Décidément, ce garçon gagne à être connu, lance-t-elle en s’éloignant. Chloé, dai dai ! 

 

Le silence est d’or. Yasmine envoie un texto à son amoureux, un petit poème minute. Le précédent était resté sans réponse, étrange. Elle photographie le paysage et ajoute en légende « Évasion innocente ». Chloé est ravie de ne pas devoir revenir sur sa situation personnelle auprès de ses amies. Elle ne ressent plus rien. Elle se sent vide. Mais à cet instant, Chloé est rassurée de marcher à côté de Brian qui l’a rejointe, elle avance. 

Sofia et April sont en fin de peloton sans intention de respecter le protocole. Contre toute attente, l’environnement les happe. Une fois dans cette forêt dense, un silence profond s’installe, interrompu par le seul bruit de leurs chaussures sur les feuilles au sol. Trois heures passent sans qu’aucune n’ait envie de perturber la magie de ce moment. On croirait des nonnes parties en pèlerinage. Brian les arrête un court instant et les invite à faire communion avec ce bain de forêt. 

— Écoutez cette musique. 

Le bruit des feuilles, quelques craquements de branches, le vent.  Soudain, comme sortie de sa narcolepsie, Sofia s’enflamme. Elle se dirige sans attendre vers un gros chêne et l’enlace contre son cœur. Tout d’un coup, c’est comme si elle tenait sa mère, pourtant si frêle. Elle la serre fort, si fort. C’est magique, car cette fois sa mère ne se débat pas, ne la rejette pas, ne lui hurle pas de la lâcher. Elle la tient. Les larmes de Sofia s’écoulent toutes seules. 

Les filles, assises sur des troncs d’arbre ou à même le sol, se relèvent doucement, invitées par Brian à poursuivre leur route. Seule une lampe torche les dirige dans la nuit noire. April se rapproche de Sofia, attend qu’elle lâche prise et lui tend un mouchoir.

— Ça va aller ma biche ? demande-t-elle.

— Il y a quelques jours, j’ai fait un cauchemar, répond Sofia qui se remet doucement en mouvement pour suivre le groupe. Ma mère était morte. J’étais face à son cercueil, prêt à être enseveli six pieds sous terre et je ne trouvais pas quoi lui dire. Cette nuit-là, je me suis réveillée le cœur battant. C’était comme une prémonition, il fallait que je la voie, que je lui dise enfin ce que j’avais sur le cœur. 

— Et alors, tu as trouvé le courage de l’affronter ?

Oui, Sofia lui relate les faits avec calme. Elle a contacté l’institut qui lui a fixé un rendez-vous l’après-midi même. Les infirmiers ont installé sa mère sur la terrasse. C’était une magnifique journée, les magnolias manifestaient l’espoir d’un doux printemps à venir. Sa mère semblait avoir cent ans, pesait tout juste quarante kilos. Recouverte d’un plaid, on aurait dit un oisillon tombé de son nid, qui ne résisterait pas à un coup de vent. La peur au ventre, Sofia a vidé son sac, lui avouant combien elle souffrait depuis tant d’années de son manque d’amour. Elle a osé lui demander pourquoi. Sa mère n’a pas prononcé un mot, or le seul mouvement de ses paupières indiquait qu’elle était présente, lucide, malgré les médicaments et le dédain. « J’ai séché mes larmes et j’ai posé ma main délicatement sur son genou.

— Et alors ? Elle a réagi comment ?

Elle m’a repoussé avec toute sa rage et elle a dit : « Foutez-le camp d’ici !  Infirmière ! Qu’on me ramène dans ma chambre ! Au secours !!! ».

— Chacune son modèle, lâche Sofia sans la moindre émotion.

— Je suis sincèrement désolée ma belle, intervient April. Je ne sais pas comment on peut mettre au monde une enfant et lui faire subir ça. Même si elle était malade toutes ces années, elle aurait pu se raccrocher à toi, à sa famille, plutôt que de se murer contre vous. Elle doit se sentir tellement seule.

— Ah, mais ça je m’en fous April, j’en ai trop chié, c’est son problème. J’étais sa fille bordel, personne ne l’a forcée.

— Je crois qu’elle a été envieuse de cette force, cette volonté que tu as, elle qui était si faible.

— Et maintenant je me sens coupable d’avoir mis mon père dans un coucou direction la Kabylie. Mais qu’est-ce que j’étais censée faire d’autre ? Je le voyais dépérir, seule dans cette maison, alors que ma mère retournait continuellement à l’hosto. Il l’a soutenu pendant des années, d’abord dans l’anorexie, puis la dépression. Mais quand j’ai vu mon père ce jour-là, il y a un an, je me suis dit qu’elle avait réussi à le détruire aussi. Depuis qu’il est de retour dans son bled, entouré de ses proches, son frère, son oncle, il a retrouvé une joie de vivre, si tu voyais ça.

— Ne culpabilise pas, tu as fait le bon choix. 

— J’ai cru qu’une fois mon père parti, elle s'appuierait sur moi. Elle n’a jamais demandé de nouvelles de son mari, tu imagines ? Elle va mourir seule, comme un rat dans son trou, avec son incapacité à aimer. Il faut que je tire un trait sur elle, définitivement, sinon elle va réussir à me rendre folle. Et surtout il ne faut pas que je reproduise ça avec mon fils.

— Aucune chance, tu t’en sors comme une reine avec lui.

Lorsque Sofia réalise qu’April s’apprête à lui tenir la main, elle change de sujet et suggère que Chloé se tape un mec rapido. Qu’elle oublie tout ce merdier et se sente femme à nouveau.

En imaginant Chloé avec un Italien qui la fera monter au rideau elles se marrent. Le reste de la bande, intriguée, ralentit la cadence. Quatre heures de marche sans broncher, c’était suffisant.

— Qu’est-ce qui vous fait rire ? demande Sidonie.

— Oh, à peu près tout quand on y pense, répond Sofia.

— Sauf la vie de Chloé… enchaîne April.

— Au moins son mec ne les a pas abandonnés, conclut Sofia.

Les filles savent très bien que le sujet est compliqué, surtout après le câlin avec le conifère juste avant. 

— Étant donné le lâche qu’est le mien aujourd’hui, qui sait s’il n’a pas déjà prévu de se barrer, affirme Chloé.

— Au moins il est en pleine forme. Il baise une meuf de la moitié de son âge, ça maintient en vie, répond Yasmine.

— On n’est pas à l’abri qu’il lui fasse un gosse, s’il veut garder une nana aussi jeune, va falloir qu’il donne de sa personne, lâche April.

Chloé s’arrête net. « Tu ne viens pas de dire ça ? » demande-t-elle les yeux plein de larmes. « S’il met cette connasse sans ride en cloque, je me fous en l’air. »

Yasmine assène un grand coup dans le bras d’April et lui fait les gros yeux.

D’un pas cadencé, Jeanne rejoint le groupe et indique qu’elle a eu sa dose de sport. « Vous en faites une tête ! Quelqu’un est mort ?

— Pas encore, dit Sidonie.

— Ce ne sera pas moi la prochaine, je vous le dis. Santé !

Elle sort sa fiole et boit une grande rasade avant de la tendre à Chloé, qui ose évoquer sa consommation excessive d’alcool.

— Ne vous inquiétez pas pour moi. Au pire, ça fera une retraite en moins à payer si je me casse le beignet. Elle se tourne vers Chloé. Allez mon enfant, rien n’est grave dans la vie. Croyez-moi, on se remet de tout.

Touchée par l’empathie inespérée de sa mère, Sidonie laisse échapper un « Tu es chouette maman.

— Ah non ! Ne tombe pas dans le pathos. Attends que je sois enterrée pour ça.

Pour venir en aide à Sidonie, April, Yasmine et Sofia lancent à l’unisson « Jeanne, on vous aime ! », qui désoriente toujours une Dame de Fer.

— Pathétiques. Vous êtes mal barrées les filles. Allez viens Princesse, lance Jeanne agacée, enlaçant son toutou comme son plus gros diamant avant d’accélérer. 

De sa voix la plus douce, Brian réconforte Chloé. « Séchez vos larmes, vous êtes bien plus belle sans ». Le groupe sort enfin de la forêt, face à la pleine lune au premier plan. Contre toute attente, Sofia se sent revigorée. Elle est arrivée à un stade où elle ne veut plus combattre seule, elle se rend compte à quel point elle peut s’appuyer sur ses amies. Hors de question de finir terrée dans son mutisme comme sa mère. Elle immortalise le moment, capture la lune et l’envoie à son fils.

Elle est pour toi, je t’aime mon Roméo.

Celle qui s’occupe de Roméo, Camille, lui répond avec la même lune prise depuis la fenêtre de leur appartement.

Roméo vous remercie. On joue aux Rois de France.

Sofia accélère sur les quelques mètres la séparant de l’entrée du domaine. Pendant ce court instant, elle se sent en confiance, livrée à elle-même.


 

Note Mise en place J-10 — Carolina

 

Activités validées : yoga aux aurores. Yourte, mais pas seules. Avec d’autres, pour les délier. Marche nocturne : oui. Elles ont besoin de calme, mais aussi d’un bord.

Chambres : doubles uniquement. Sofia avec moi — donc Sofia seule.

Le foulard de soie de Chloé doit réapparaître. Qu’il circule.

Étoile phosphorescente sur le rebord de la baignoire, dans la chambre de Sofia. Elle pensera que ça vient d’elle. Fais-moi confiance.

Entre la peur et l’excitation.

Heureuse qu’elles vivent ça. Peur de ce qu’on ne pourra pas rattraper.

Le reste, je le laisse à la montagne.

Bon courage.

A

 

 

14 

 

 

De retour de leur marche à deux heures du matin passées, une fois à l’hôtel, les filles sont décontenancées. En leur absence, le monde a continué de tourner et des événements hors du commun se déroulent, là sous leurs yeux, sans qu’aucune ne comprenne vraiment de quoi il retourne. Dans l’herbe, un jeune homme charmant assis en tailleur tape avec frénésie sur un engin imposant entre ses jambes, des tas d’hôtes avachis par petits groupes autour de lui. Carolina se tient debout, fière de ce rassemblement dont elle est l’instigatrice. L’infirmière un peu particulière, Elliot, leur distribue à chacun une mixture servie dans de petits gobelets en carton. On se croirait voler au-dessus d’un nid de coucou ou baigner dans une secte.

Après leur moment de grâce, elles n’ont aucune envie de se mélanger à ces individus. Une employée propose des bols de graines de quelque chose. Yasmine mate les bols avec appétence, mais son grain de folie est plus fort. De toute façon, il faut qu’elle s’occupe pour ne pas penser à Mathieu qui lui manque terriblement, mais a décidé de ne plus répondre à ses messages. L’attente est insupportable. 

À la vue de l’engin du musicien entre les jambes, elle s’exclame avec passion « Super, un hand band ! ». Le musicien entend son engouement, lui désigne du doigt un autre instrument et les voilà partis dans un concert à quatre mains.

Malgré la fatigue et l’absence de bouffe, aucune ne se résout à aller se coucher. Chloé se rend sur le parking, tête dans son coffre et récupère une bouteille de vin de sa réserve, dont elle détache le post-it « Cas de force majeure ». Il faut qu’elle efface cette image de sa tête. Son fils en institut, son mec qui tringle son assistante, l’aubergine, elle en peignoir élimé, seule dans leur grande maison, une zapette à la main face à Ruquier, un verre dans l’autre. Elle prend une deuxième bouteille et rejoint Sidonie et Sofia au bord du bassin. Elle aperçoit un corps au fond de la piscine. Il s’agit d’April. Comme à son habitude, elle coule, mais elles ont vérifié, elle respire.

Après une gorgée de vin, Sofia demande à Sidonie si elle est au courant de Jeanne et son Chihuahua dans le sauna ? Sidonie ne veut rien savoir de cette histoire. Mais Sofia prend un plaisir inouï, un peu pervers aussi, de la relater. Apparemment un couple de lesbiennes est entré dans le sauna. Elles ont fait un pas en arrière quand elles ont vu Jeanne, totalement à poil, avec son chihuahua sur les genoux. Mais elles n’ont pas eu les couilles de faire demi— tour, façon de parler. Elles sont restées emmitouflées dans leur peignoir à crever de chaud, de peur que Jeanne les mate, par pudeur, allez savoir. Un moment jubilatoire pour Jeanne qui s’est mise à parler à Princesse des femmes qu’il faut absolument décomplexer, qui doivent assumer leur corps.

« Pour une fois que j’approuve les dires de ma mère. En revanche, je ne pensais pas dire ça un jour, mais ma fille me gonfle », admet Sidonie.

Sidonie en a ras la casquette. Lorsque les filles prétendent qu’il faut toujours qu’elle exagère, elle leur lit son dernier texto :

Pas étonnant que papa n’ait jamais trouvé sa place dans cette famille ! Il faut toujours que tu aies le dernier mot, que tu donnes des leçons à tout le monde ! Tu es une castratrice, maman.

Compensant les dérives de sa mère alcoolique, Sidonie ne dévie jamais de ses deux verres max, là elle se ressert à ras bord. Ras le cul que le père de Bambi ait toujours le bon rôle. 

— Quand je pense que je le laisse squatter notre canapé ! Pincez-moi, par pitié ! s’insurge Sidonie.

« Par pitié, clôturons le chapitre sur le complexe d’Œdipe. Elle va avoir dix-huit ans, c’est bon là.

— Pourquoi consacrer une vie entière à des rejetons qui finissent par nous insulter puis nous quitter. Il doit bien y avoir une part de masochisme, songe Chloé.

— Oh ! On parle de mon beau-fils ! s’écrie Jeanne, venue de nulle part.

— Tu m’as foutu une de ces frousses ! s’exclame Sidonie.

— Dire que je t’ai couvée, et après toutes ces années, tu tressailles encore.

— Il faut que je me roule un pétard.

Jeanne lui tend son cocktail et part s’allonger, masque de nuit sur les yeux, sur un transat un peu plus loin.

Au loin, Carolina les salue de la main, à ses lèvres un sourire forcé. C’est plus fort qu’elle, Sofia sociabilise et l’invite à se joindre à elles.

— T’es chiante, faut toujours que tu rameutes tout le monde, répond Sidonie.

— Et toi, que tu ne parles à personne, intervient Sofia.

— Ça va, on n’est pas au Club Med non plus !

— Ni dans une dystopie, ajoute Chloé.

 

Carolina les interroge sur leurs sensations.

« Un jour sans fin, ça vous dit quelque chose ? » demande Yasmine.

À leur grand étonnement, la cheftaine a l’air sacrément détendue. Et elles bourrées, après la première bouteille éclusée. Sofia fayotte, affirmant qu’elles sont ravies d’être ici, tandis que Sidonie s’inquiète du pouvoir de nuisance de sa folle de mère.

— Elle représente tout ce que j’aurais voulu être ! Elle est libre, c’est un grand bonheur, affirme Carolina. J’avoue que j’étais perplexe au premier abord, mais elle apaise tout le monde pour finir.

— J’ai l’air apaisée ? demande Sidonie. Il m’a fallu quelques années de psy avant d’accepter que ce spécimen soit ma génitrice. Et j’attends toujours qu’elle me dise qu’elle m’aime ! 

— Ah la famille ! Pas plus tard qu’hier je me prenais le bec avec ma sœur.

Sofia rompt la discussion comme Jésus le pain. « Notre amie Alexandra a disparu ». Les filles font une de ces têtes. En tout cas pas celles des Apôtres.

—  Entre ma mère qui ne pensait qu’à se suicider et le père de Roméo qui m’avait prévenu qu’il le ferait, je ne peux plus garder un secret pareil.

— Alexandra ne s’est pas suicidée ! affirme Chloé.

Sans nouvelle depuis vingt-quatre heures, tout est possible. Elle était censée arriver la première et depuis, impossible de la joindre. Ça n’est pas normal et ça ne lui ressemble pas.

Lorsque les filles suggèrent d’appeler le commissariat le plus proche, Carolina, sereine et rassurante, les stoppe. 

« Plutôt que d’affoler tout le monde, j’ai un ami flic à la retraite qui peut enquêter en toute discrétion. Il y a peut-être une explication moins dramatique ». Sofia lui brosse un court portrait d’Alexandra. La meilleure psy de Paris, la meilleure amie qu’on puisse avoir, un cœur gros comme ça, une meuf en or. Une force tranquille, pas susceptible, patiente, bienveillante. 

— Elle pourrait avoir fait une connerie. Si grave qu’elle n’ose l’avouer, pas même à ses meilleures amies, conclut Sidonie. J’ai des tas de secrets qui me suivront dans ma tombe ! À force d’être si parfaite, elle a peut-être fini par s’emmerder, qui sait.

Carolina les rassure, elle appellera son ami flic dès demain matin et les tiendra informées. Les filles semblent soulagées par cette première démarche.

 

Tandis qu’April sort enfin de la piscine et quémande un verre de pif, et que Yasmine les rejoint prête à dévorer un ogre, la bande se disperse, chacune part vers sa stratégie de survie. Yasmine a la dalle, elle part à la recherche de sucre et de gras. Chloé prétexte le yoga à 5h, elle a besoin de dodo, et Sofia a un rencard, elle doit filer.

April suit Chloé du regard sur quelques mètres. Elle est sûre d’avoir aperçu la silhouette d’un jeune homme — Brian ? vers qui se dirige Chloé l’air de ne pas y toucher. 

Sidonie et April ne cherchent pas à comprendre pour Sofia, il est bien trop tard pour tirer les vers du nez d’une avocate. Elles s’accordent, enchantées, sur un bain de nuit, une demie–lune pile aux dessus d’elles. April, qui n’a jamais fumé, tire sur le joint de Sidonie et se met à rigoler comme une écervelée, on dirait une chroniqueuse de TPMP. Si Alexandra était là, que penserait–elle de tout ça ? April se marre en pensant à elle et à tous les coups foireux dont elle les a extirpés. Deuxième effet kiss–cool de la drogue sur April, la désinhibition. Elle a confiance en Sidonie, c’est une tombe. « Je n’aime plus mon mec ».

Comme si ça pouvait apaiser la nouvelle d’April, Sidonie lui annonce qu’elle ne s’est pas envoyée en l’air depuis six ans. Après cette double révélation, elles ne trouvent plus qu’une chose à faire, plonger. 

— Comment peut–on s’oublier à ce point, sérieux ? déclare April.

— Tu vas le quitter ? demande Sidonie. 

— Je crois bien, mais j’ai une frousse bleue, admet April.

— C’est fou, je n’arrive plus à prendre une décision par moi-même. N’empêche depuis qu’on est ici…

— Si Alex était là, je dirai que tout ça est grâce à elle. C’est dingue d’être secouée à ce point-là.

 

Derrière un talus, une femme tape sur son téléphone. On peut dire qu’elles s’acclimatent. Puis elle appuie sur Envoyer.

*

 

Quatre heures du matin, April se brosse les dents, s’étale une crème sur le visage comme elle remplirait une toile avec une couche de peinture acrylique. Basta. Pas Basquiat. Elle déteste toutes ces conneries de bonne femme censées te donner dix ans de moins. C’est une looseuse de la féminité. Ses doigts sont fripés, son corps gelé. Elle mate le sèche-cheveux, pense deux secondes à se réchauffer les pieds avec, puis s’enfouit sous la couette avec son sweat et ses chaussettes.

Les discussions dans le grand bain avec Sidonie lui ont donné du vague à l’âme. Ses pensées vagabondent sur le sillon étroit de sa jeunesse où elle s’envoyait en l’air avec des petits copains. Un seul qu’elle avait vraiment aimé. Les autres, elle y allait parce qu’ils en avaient envie. Sans jamais de réciprocité. Était–elle hermétique à l’amour ? Et puis pourquoi devrait-elle attendre qu’un mec la rende heureuse, la sauve de son quotidien, lui règle tous ses soucis ? Il faut qu’elle se démerde toute seule et qu’elle se trace une vie qui lui ressemble. Elle angoisse tout le temps, merci maman pour l’héritage. La vérité c’est qu’elle a la trouille. D’aimer, d’écrire, de s’attacher, de réussir, de s’envoyer en l’air. Son inspiration est en berne, parce qu’elle s’emmerde dans sa vie. 

Soudain, elle grimace en se tenant le ventre, cette sensation ancienne envahit à nouveau son corps. Elle décide de s’allonger, pour calmer ses vertiges. Elle scrolle sur Instagram et tombe rapidement sur une tripotée d’acteurs, tous des BG, les abdos en plaquette, le minois plein d’éclat. Elle éteint la lumière au cas où Chloé surgirait de sa partie de jambes en l’air. Direction l’autel de Vénus. April sait exactement comment se procurer du plaisir. Où démarrer, le rythme, les positions de son index, puis son majeur sur son clitoris, le plaisir qui monte, ralentir pour ne pas jouir trop vite, à deux doigts de l’orgasme, là, là, il est là. Son corps tremble, elle a des frissons de la nuque aux doigts de pieds. Elle peut se masturber jusqu’à cinq ou six fois de suite comme ça, en laissant sa vulve tranquille quelques instants entre chaque. Pas ce soir. Brusquement, un cri intense provenant de l’étage au-dessus la fige. Oh ouiiiiiii !!! Vas–y !!!!! Des bruits sourds accompagnent la soliste — les pieds du lit glissent sur le sol, la tête de lit cogne contre le mur ou peut-être est-ce sa tête à elle, on ne sait plus tellement la symphonie devient brouillon et insoutenable. « Encore ! Là, oui, mets ton doigt là, comme ça... » Une vraie institutrice.

April scrute le lit vide de Chloé « Attends, oui, là, oui… vas–y !!! ». Sa pote est en droit de s’arracher le gosier après vingt années de fidélité. Néanmoins, c’est gênant. « Oh oui Apollon !!! Mon Dieu ! ». Puis plus un bruit.

April n’a plus qu’une obsession. Pourquoi Chloé couche-t-elle avec Apollon et non avec Brian ? Ou alors ils étaient trois. Comme ça, après des années de levrettes. Apparemment, ils sont rassasiés, une porte se referme. Elle non plus n’a plus le goût d’y retourner.

La porte de sa chambre s’ouvre. April feint d’être endormie. Chloé se brosse les dents, se glisse sous ses draps, chuchote Merci la vie. April imagine son sourire, un ex-voto pour ses prochaines prières. Et là, la frustration monte, la colère suit. Elle se sent prisonnière de ses vieux démons.

Des plombes passent avant qu’April ose se retourner, or il faut qu’elle se lève et qu’elle passe ce coup de fil, c’est la solution, tout dire, tout lâcher, à la personne de son entourage capable de tout entendre. Il est quatre heures et trois minutes. Ne tenant plus, elle quitte la chambre à pas de loup. Une fois dans la salle du restaurant, elle reconnaît le chariot, s’accroupit et attrape la Thermos qui est un peu la sienne aussi, boit une gorgée et recrache le bouillon de légumes sur le sol, en hommage à Pollock.

Une fois hors de la propriété, elle emprunte une route escarpée par-delà les montagnes. C’est le moment. Elle prie pour tomber sur son répondeur. Le téléphone d’Alex sonne, une, deux, trois fois. À la quatrième, le répondeur s’enclenche. Ouf.

« Coucou Alex, je ne sais pas ce que tu fais, ce qu’il t’arrive, mais il faut que je te raconte quelque chose… ». Trois minutes et une vingtaine de secondes. À ce moment précis, elle est soulagée. Elle avance, sur cette route aussi. La marche sera salvatrice, elle aussi.

Lorsqu’elle passe devant des vaches en train de roupiller dans le pré, elle ralentit la cadence avec l’envie de faire une vidéo à sa fille, qu’elle envoie à son mec.

« Coucou ma chérie, c’est mamoune. Tu me manques tellement. Je n’arrivais pas à dormir alors je suis partie marcher. Le monde sommeille encore. Regarde, même elles. Elle filme les vaches sans savoir où elle vise, droit sur leurs culs. Elle recentre la caméra sur son visage. Tu as vu ? Je t’embrasse fort. Appelle-moi quand tu veux. Je t’aime.

« Comme c’est mignon ». La voix grave ressemble à celle d’un psychopathe. Froussarde comme nulle autre pareil, April hurle, tétanisée. Il lui sourit, malgré tout. À bien y regarder, un homme en bottes et un bâton à la main pourrait bien être le berger de ses dames dans le pré, juste là. 

— Vous avez toujours aussi peur, les femmes de la ville ou c’est rien que vous ? demande-t-il avec bienveillance.

Le ton qu’emploie cet homme apaise April. 

— J’ai la frousse de tout. C’est insupportable, n’est-ce pas, admet— elle en souriant.

Le berger a de l’expérience en la matière, des femelles, il en a 45 à dresser en permanence. Elles sont butées comme des mules, et prennent peur à la moindre occasion. Mais ce qu’il ressent, en observant cette brebis galeuse, le touche, comme quand il aide ses vaches au vêlage.  Il n’ose d’abord rien dire, mais après une longue causette amicale, il ne peut plus s’en empêcher.

— C’est quoi votre prénom ?
— April.
— Ça c’est pas commun, dis donc. C’est bien joli. En tout cas, M’dame April, vous ne devriez pas avoir peur de ce qui vous arrive. Tout se passera bien.

April est stupéfaite.

— Bah quoi, qu’est-ce qui m’arrive ?

— Bah ça, dit-il en désignant son ventre d’un hochement de tête.

Elle observe et se touche le ventre. Ses yeux se remplissent de larmes en un instant.

— J’en ai vu des centaines comme vous dans mon pré. Je le sens à des kilomètres ! Je les ai toutes aidées à mettre bas. Soyez rassurée, tout se passera bien.

Au lieu de se rendre vulnérable, April se protège, encore et hurle.

« Non, mais c’est quoi cet endroit à la fin ! ».

La seconde d’après, elle court en trombe jusqu’à l’hôtel. Passé les grilles, la respiration haletante, elle vérifie si l’homme la suit.

« La joie est en moi, mon cul oui », lance-t-elle à la vue de l’écriteau au-dessus de sa tête. Elle est désespérée et surtout en retard au cours de yoga.

Namasté ! hurle-t-elle en se pointant devant un parterre d’êtres vivants qui ont l’air d’être tous morts.