Extrait de mon roman A la vie à la mort, enfin presque

Préambule

Note vocale. « Expérience thérapeutique » - 3min27

Bien garder en tête de ne pas suivre la recommandation de ma sœur. Bon, cela dit, je navigue sur Internet : les avis sont dithyrambiques, les photos canons.

L’endroit se situe hors des terres polluées, là-haut dans la montagne, à une vallée de la Suisse, parfait pour qui affectionne les images d’Épinal.

Pas les filles, jamais elles ne valideront ce vide théâtral, bourrées d’aprioris. Il faut ce qu’il faut. L’inattendu décoince les gens.

Hors d’atteinte des nuisances extérieures, à l’abri des qu’en-dira-t-on, une vraie bulle. C’est parfait. Reconnectées à l’essentiel, sans avoir besoin de prendre de la MD ou un cacheton qui s’appellerait « Ose ».

Je suis assez bluffée, j’avoue. Le cadre est idyllique, au milieu d’un parc sublime. Le domaine est grandiose, c’est indécent. Mais elles aussi, elles sont grandioses, non ?

« Une expérience dont vous ressortirez changé, transformé ». C’est ce qu’ils promettent sur leur site internet. Rien qu’en scrollant vers le bas, mes doigts se mettent à trembler. C’est trop beau pour être vrai. Appuyer sur stop, être pris en charge par une cohorte de personnel dévoué, faire le vide.

Dingue qu’un lieu comme ça existe. Il coûte un bras, les gens se pointent d’eux-mêmes, prompts à obéir à toutes les injonctions. Pourtant, personne ne les oblige. Raquer autant d’oseille pour crever la dalle, se lever à l’aube pour méditer et aller creuser le passé à la tractopelle ! Évidemment que ça fait du bien, ça rend fort, pugnace, ça secoue le cocotier, ça remet les idées à la bonne place. Mais y aller de son plein gré ? Y’a que les enfants de psy qui sont assez fous pour vivre un truc pareil.

Et les filles, elles me pardonneront quand elles comprendront. C’est exactement ce qu’il leur faut. Voire un peu plus, si je veux vraiment que ça fonctionne. Je dois réfléchir à quelques petits ajouts. Il y aura forcément quelques imprévus qui font que ça déraille, mais je ne vais pas non plus leur promettre le paradis.


J+5

La piscine extérieure aux allures olympiques accueille un groupe de femmes, têtes enserrées sur leur bonnet de bain taille unique - plus difficile à enfiler qu’un préservatif. Elles agitent popotins et poitrines avec la conviction d’un détenu qui tente de s’échapper des Baumettes. C’est l’heure cruciale du dernier cours d’aquagym de la journée.

Le prof, Pedro, tout droit débarqué de Buenos Aires, remue son corps bronzé comme un petit Lu. Bon goût ou bon cœur, peu importe, on a là l’antithèse du G.O. du Club Med. Il a choisi d’entamer Les Indes galantes, Acte 9, que les vioques semblent apprécier autant que les abdos de Pedro.

Avec un rythme pareil, les participantes battent la mesure de tout leur poids. À une contradiction près, elles ont l’air de flotter. La douceur règne.

Face à l’exploit, allongées sur leur transat ultra moelleux, deux femmes discutent. « Chérie, tu as pris le Womanizer ?

_ Oh, non désolée, mon cœur. Tu veux que je retourne le chercher ?

_ T’inquiète, je vais aller au hammam, je ferai un détour par la chambre.

Elles s’accrochent à leur portable comme à leur destin, par intermittence, mais sans rien lâcher. Rares sont leurs moments en tête à tête, précieux sont ceux où elles ont du temps rien qu’à elles.

« Il ne se passe pas grand-chose ici. L’ennui est-il vraiment utile ?

_ L’année prochaine, je réserve à nouveau le Club Med d’Ibiza. Tu es d’accord ?

 

Derrière un arbre centenaire, un homme enchaine des positions de Tai Chi. En pleine acmé de sérénité, rien ne peut l’atteindre.

Soudain, un bruit assourdissant écrase l’air d’opéra et le remous des vagues. Les bonnes femmes dans le bassin baissent la tête, tentant de se prémunir d’une attaque. Le prof s’accroupit enclin à sa dernière prière. Les couples autour de la piscine scrutent le ciel, une main en visière pour décrypter l’engin qui passe juste au-dessus. Même Maître zen se tend dans sa posture, agrippé à son chêne.

À quelques mètres de là, un hélicoptère se pose au milieu d’une prairie bordant l’hôtel. Dans un mouvement de panique, un petit groupe se resserre autour d’un brancard. Les clients curieux seraient bienheureux de savoir ce qui se passe – enfin un peu d’animation ici ! Les pronostics vont bon train. Un ambulancier impavide se grouille d’embarquer le brancard dans l’hélico. « Il faut vraiment y aller, chaque minute compte ». Une femme s’empresse de monter à bord, confie un tote-bag à la secouriste, glisse un mot à l’oreille de la victime « Tu es la seule qui pouvait raconter ça », puis redescend. La porte se rabat sur l’espoir d’un miracle. L’engin décolle.

Rapidement, le bruit de l’air brassé laisse place à des sirènes. Cinq femmes avancent en ligne soudée en direction de l’hôtel. Au loin, surgie d’un brouillard à couper au couteau, une flopée d’hommes en uniformes leur fait face. Les flics se rapprochent en imposant le respect.

Une voix rocailleuse s’échappe d’un mégaphone. « Personne ne bouge ! ».

JOUR 1

Départ vers l’inconnu

1

Sidonie peste contre sa mère. Elles s’engueulent, sans ça elles ne se parleraient plus.

_Pourquoi a-t-il fallu qu’on prenne ta voiture si tu refuses de conduire ?

Jeanne agite ses bras, désignant les automobilistes cramponnés à leur volant. Une femme appuie sur son Klaxon de manière ininterrompue. Un mec à vélo hurle, « Détends-toi putain », suivi d’un « T’es vraiment cinglée », l’index pointé contre sa tempe.

_Non, mais regarde ! Ils sont tous fous. L’infarctus au volant, je le laisse aux autres, précise Jeanne.

_À moi tu veux dire. En même temps, si je meurs maintenant, au moins ce sera une fin heureuse, avec les fesses chauffées à trente-deux degrés par un cuir d’agneau et Mozart me composant une berceuse.

_Tu vois, il y a toujours du positif dans tout. Et il s’agit de Debussy. J’ai dû louper une étape dans ton éducation.

_Et dans ta destinée.

_Tu veux parler de mon héritage ?

_ Il serait temps qu’on aborde le sujet, tente Sidonie. Je ne vais pas pouvoir…

_Jamais je ne renoncerai à mes diamants et mon vison, jamais, l’interrompt Jeanne.

Sidonie a beau tenter de lui rappeler qu’elle n’a plus de mari richissime, ni d’amant blindé, et encore moins des accointances avec l’émir du Qatar, rien n’y fait. Jeanne s’entête.

_Tu vis à mes crochets.

Avec dédain, Jeanne tourne la tête vers la fenêtre.

En catimini, Sidonie envoie un texto à sa psy. En quoi est-ce une bonne idée d’embarquer ma mère dans le seul weekend entre copines que je m’octroie depuis des années ? Avouez, elle vous a soudoyée. Vous êtes virée ! Jeanne branche son iPhone dernière génération et monte le son. Résiste, prouve que tu existes… Elle hurle avec France Gall, ses mimiques et le poing serré. Sidonie la dévisage, sidérée d’aussi peu ressembler à sa mère.

_Oh non ma fille, ne fais pas cette tête.

_C’est toi qui l’as faite.

_Regarde-toi et ose me dire que c’est moi qui ai fait ça ! lance Jeanne froide comme un glaçon. Tu ne veux pas te marrer un peu, sérieux ! C’est ça que tu souhaites comme exemple pour Bambi ?

Une seule larme suit le sillon du profond désarroi de Sidonie, qu’elle efface avant que sa mère ne la surprenne. Cette peur de l’affronter ne la quitte jamais. Après une grande inspiration, elle efface le texto à sa psy et en signe de reddition, demande à sa mère de lui raconter son dernier gala de charité. _On a failli perdre Josiane, la femme du cardiologue.

Aucune réaction de Sidonie.

_Mais si celui qui a sauvé Paul, l’ami de ton père avec qui il jouait au squash tous les dimanches.

_Il aurait mieux fait de sauver papa.

_Ce que tu peux être rabat-joie.

Son père avait beau être distant et dur avec elle, le fait est qu’il est mort. Impossible de rattraper le temps perdu, ni de sauver celui à venir. Sidonie rabat sa joie. En revanche, sa mère est encore bien vivante, alors elle tente d’en profiter.

Lorsque Jeanne évoque le nom du cardiologue, Hollequeur, Sidonie ne peut s’empêcher de glousser.

_L’humour est un art auquel tu n’as vraisemblablement pas accès, lance Jeanne.

Sidonie se retient de réagir à nouveau au risque que sa mère quitte la voiture et se fasse écraser par la cinglée au volant qui n’a plus qu’une seule idée, en finir avec la vie de quelqu’un. Évidemment, Jeanne précise que pour supporter une telle écervelée, son mari la trompe. Avec elle ? insinue Sidonie.

« Si c’était avec moi, il l’aurait déjà quittée » lâche-t-elle avec l’assurance d’une descendante d’Arc.

L’embouteillage se résorbe sur un dernier couplet. Cherche ton bonheur partout, refuse ce monde égoïste... Cela donnerait presque envie à Sidonie d’abandonner sa mère, là, sur une aire d’autoroute. Mais rien que d’y songer, elle a des sueurs froides. Cette vision d’horreur suffit à Sidonie pour trouver la force de parcourir encore quatre cent soixante-quatre kilomètres au côté de sa mère, comme elle a déjà essuyé les quarante-deux dernières années.

2

« Tu es en retard, articule Chloé lorsque son amie April daigne décrocher à la cinquième sonnerie.

_C’est agaçant j’imagine, mais je n’y peux rien c’est congénital.

_Ok, mais tu peux descendre ou c’est aussi congénital ?

_On part en vacances, pas dans un camp d’entraînement. J’arrive !

Elle avait proposé à April de la récupérer chez elle. La pauvre voulait y aller en train. Six heures, deux changements, entre la marmaille qui chiale et les obsédés sexuels, avec comme seule compensation un sandwich triangle mal décongelé… Ajoutez à ça cinq jours confinée dans un hôtel avec Heidi dans la montagne et le suicide sera son unique recours.

April pose à peine un pied dans la berline-de-la-famille-parfaite que Chloé lui lance un sourire forcé :

« Tu es attachée ? On peut démarrer ?

_Fais gaffe, la meilleure défense c’est l’attaque. Je vais finir par te mordre.

April monte le son à plein volume. James Brown hurle This is a man’s world et poursuit sans hésiter But it would be nothing, nothing, without a woman or a girl. Elle tente un sourire complice à son amie.

« T’en fais une tête, ça va ?

- Tu m’as déjà vue aller mal ?

- Non j’avoue, mais là, t’as l’air de vouloir te foutre en l’air.

April commence à rassurer Chloé, évoquant le séjour qui les attend, ce lieu incroyable, ce moment rien qu’à elles, toutes les six enfin rassemblées. Le pied total, insiste-t-elle pour dévier son amie de son humeur maussade. Rien n’y fait.

Ta gueule April, pense Chloé. Ou peut-être l’a-t-elle dit. Elle augmente le volume et s’étire la ride du lion en scrutant l’horizon baigné dans un soleil tout droit sorti d’une steppe africaine, les gazelles en moins. La voix rocailleuse d’une journaliste surgit des enceintes hors de prix. Un podcast très fourni sur le féminisme. April tente de partager son point de vue, et conclue avec sincérité « Heureusement qu’il y a des mecs respectueux comme le tien pour contrebalancer toute cette virilité », histoire de ranimer son amie. Chloé n’écoute pas un traître mot. Autant April n’est pas du genre prolixe en société, mais ce silence avec son amie la tend comme un string. Elle gigote sur son siège, tente de se trouver une position confortable, lorsqu’elle aperçoit un bout de soie coincé, dépasser de sous son siège. Elle le libère comme on tire le fil d’un récit.

- Magnifique ce foulard, dis-moi ! s’extasie April, comme si elle venait de retrouver le carré de soie de Grace Kelly.

Comme saisie d’une pulsion, Chloé le saisit des mains d’April et le fourre dans sa poche.

« Tu pourrais me remercier de l’avoir retrouvé ».

 

Chloé est fermée comme une huître. Le drame n’est pas à la portée de tout le monde. April n’insiste pas. Dans quelques heures elles seront au paradis.

Le téléphone d’April vibre sur ses genoux. Message de son mec : une photo de leur fille Billy devant son école qui lui envoie un cœur avec ses mains. En un battement de paupière, une larme s’écoule sur sa joue. Le voyage risque d’être long, très long.

3

Avec assurance, Yasmine referme la porte à double tour tandis que son chéri l’observe depuis le palier, avec dans chaque main une énorme valise.

_Tu es sûre ? tente Mathieu.

_Oui, on en a déjà parlé. Allons-y, je vais être en retard.

Elle lui emboîte le pas. Mathieu affiche son air le plus triste, pire qu’un lendemain de chouille, et charge le coffre de la voiture sans enthousiasme. « Tu vas me manquer, tu sais ? »

Yasmine lui tombe dans les bras, l’enlace et le couvre de baisers avec sa langue, ses lèvres se collent et impriment la passion.

_Toi aussi mon amour, tu vas me manquer.

Puis elle passe à une autre envie folle, celle de retrouver ses plus proches amies, loin de tout ce romantisme qu’elle affectionne tant, mais qui la fatigue bigrement.

_Tu conduis ou je conduis ?

Aucun des deux ne trouve les mots pour détendre l’atmosphère. Alors ils se taisent. Yasmine pense à quel point c’est étrange que son homme veuille se taper des heures de route pour un weekend auquel il ne va pas participer. Bien sûr elle ne songe pas à la raison perverse qui serait de la faire changer d’avis dans les heures qui viennent. Pour le rassurer, elle lâche :

_C’est seulement cinq jours. 

C’est loin d’être suffisant pour Mathieu. Plus le compteur accumule les kilomètres, plus elle s’approche de son essentiel et lui de ce qu’il redoute. Il l’imagine déjà en train de déblatérer tous les détails de leur vie intime à ses amies, lui qui est si taiseux, doté d’une pudeur presque maladive.

Il s’accroche à son volant luttant pour ne pas exploser de jalousie. Sa dernière crise, humiliante, l’avait trahie. Il avait pété un plomb lorsque Yasmine discutait collée-serrée avec un mec. À y regarder de plus près, il s’avérait être homosexuel et l’invitait à observer son nouveau tatouage, Lucien forever, une flèche en plein cœur. Tout le monde l’avait regardé comme un pauvre type possessif et jaloux.

Après un plat désaveu qui, sur le moment, avait suffi « Je ne sais pas ce qui m’a pris, désolé », Yasmine avait conscience que la probabilité qu’il récidive était équivalente à la température en hiver, désormais élevée.

 

Aujourd’hui encore, c’est plus fort que lui.

_Cinq jours qu’on aurait pu passer ensemble, marmonne-t-il sans pouvoir se retenir.

_Pardon ?

_Rien, laisse tomber.

Au fur et à mesure que défilent les vaches et les moutons – car bien sûr Mathieu est du genre poétique préférant les départementales à bord de sa vieille Saab, Yasmine s’ennuie. Pas dans sa vie, mais là oui.

Bien qu’elle soit comblée par cet homme qui la regarde avec les yeux de l’amour, elle déteste les longs trajets où il ne se passe rien. À défaut de pouvoir se goinfrer de chips ou faire l’amour à son mec, elle déblatère sur sa dernière galère de boulot. Faire à bouffer pour des clients exigeants, elle a l’habitude, mais là, il tient le pompon. « Tu te rends compte, il se prend pour la reine Mère à exiger du caviar, alors qu’il crée des vêtements made in China ! 

_Tu veux me rejoindre dans la fonction publique ? ironise Mathieu.

_Je vais lui dégoter du caviar.

_Tu ne peux pas réaliser en quelques mois ce que ta grand-mère et ta mère ont accompli en une carrière entière.

_C’est sûr, elles étaient au Liban, et c’était du Zaatar, contrecarre-t-elle.

Mathieu sent le terrain glissant, il pose doucement sa main sur celle de Yasmine.

_Je dois me construire une vie, une carrière, être autonome financièrement, je n’ai pas de temps à perdre, chéri.

_Je ne sais pas où je me trouve dans tout ça, mais s’il te reste un peu de temps, je suis preneur, s’amuse-t-il.

_Oh mais mon chéri, bien sûr que tu fais partie de ma vie.

_Mais pas de tes vacances.

_Le trajet, c’est déjà ça ? plaisante-t-elle.

Soudain, elle a le sentiment d’avoir oublié quelque chose d’important. Son homme essaie de lui parler, en vain. Ça y est, elle se souvient. Elle envoie un message à Sofia, qu’elle avait promis de réveiller il y a un bail. Elle découvre un texto de sa mère.

Bonjour Yasmine, j’ai vu ta photo sur ton compte Instagram, tu n’aurais pas perdu du poids ? Tu sais qu’il te faut des forces si tu veux réussir ? J’espère que tu vas bien, appelle-moi si tu penses que je peux t’aider.

Yasmine a envie d’imploser. Ses pensées s’emballent. Elle rassemble le tout et l’évacue, yeux clos, en une profonde expiration. Conseil à la mords-moi le nœud d’Alexandra, son amie psy, mais dans l’instant elle ne trouve que ça à faire. Elle pose son téléphone comme un condamné à vie renonce à s’enfuir.

_Tout va bien ? lance-t-elle avec un généreux sourire.

Il lui répond qu’elle est la femme de sa vie, mais par chance, ils seront arrivés à destination dans moins d’une heure. Qui peut prétendre tout saisir.

Une fois devant l’énorme portail de l’hôtel, Yasmine est soulagée. Elle lui fait signe de s’arrêter. « Je vais descendre là.

_Bon… tu es sage hein ?

Mathieu ne peut pas s’en empêcher. Il l’aime trop, c’est sa façon de lui montrer.

_Oui papa, renchérit Yasmine avec un air de Lolita avant de l’embrasser avec fougue et de lui murmurer que c’est l’homme de sa vie.

_Moi aussi, je t’aime tellement.

Lorsqu’elle passe le portail, elle se retourne une dernière fois, lui fait un signe de la main. Pendant un instant, il est convaincu de l’avoir vue lui faire un doigt. A-t-il halluciné ? C’est ce dont il devra se persuader pendant les cinq cents kilomètres du retour.

4

La veille du départ, April ne parvient pas à se résoudre à abandonner Billy, sa fille de six ans. Elle n’ose pas prononcer les mots adaptés : je me casse. Elle s’imagine deux secondes demander à une super-maman sur Instagram. Mauvaise idée, elle finirait par l’insulter.  

L’inspiration d’April n’a jamais été spontanée, alors elle attend. Et rien ne se passe. Elle prépare son sac. Billy la regarde l’air de dire « Tu vas nous abandonner », et enlève les vêtements de sa valise dès que sa maman a le dos tourné. April se voit piétiner son diplôme de mère dévouée, Billy se réfugie dans sa naïveté.

_Maman, on va où ?

_Nulle part. 

April se résigne à prendre un bain avec elle, songe à se noyer dans trois centimètres de mousse. Quasi indemne, elle démarre un puzzle de mille pièces. Billy semble satisfaite, car elle pense avoir plié le départ de sa mère comme on dissimule les problèmes sous le tapis dans cette famille. « Tu vois maman, on est trop forte. Dans deux jours, on l’aura terminé ce puzzle ».

April se sent nulle. Elle veut partir rejoindre ses amies. Pourquoi ne pas embarquer sa fille ? Elle imagine Billy nager au milieu de mégères. « Quel culot elle a celle-là d’avoir amené sa môme, si au moins elle savait la tenir… ». Et April de rétorquer « Promis demain je la muselle et je la sors en laisse ».

Elle prépare le dîner et se sert un verre de vin. Toutes les excuses rationnelles lui passent par la tête pour justifier son départ. Soudain lui vient une idée. Elle va demander à sa mère de venir garder Billy, comme ça son mec profitera de ses soirées entre potes, de sa vie de célibataire sans enfant.

Billy la tire par la manche, la soupe brûle.

_Papa va arriver.

_C’est lui qui me lit une histoire ce soir ?

_Oui et toutes celles qui vont suivre pendant quatre dodos.

_C’est trop nul.

 

Emmanuel rentre d’une journée tout sauf banale, épuisé. Il sait que ce qu’il vit au boulot n’est rien par rapport à ce qui l’attend chaque soir. Un épisode de vie de famille. En dix ans il a atteint le sommet en devenant PDG, en six années avec sa nana et sa fille, il se trouve toujours relégué au rang de stagiaire.

Ce soir il n’a pas envie de traîner, il faut qu’il parle à April. Il entre dans la cuisine. Femme et enfant lui coupent l’herbe sous le pied. Le voilà soulagé, évitant un moment de vérité qu’il redoute tant. April est avinée, apaisée, rigolote et jolie comme un cœur. Sa fille lui lance un Papa !!! joyeux et affectueux. La vie, ça peut être juste ça.

April lui annonce qu’elle part quelques jours avec ses copines, un voyage prévu de longue date, elle lui en avait parlé. Emmanuel fait une moue qui ne laisse aucun doute. Elle insiste.

« Mais si, tu vois, tu ne m’écoutes jamais ».

Tout est programmé, sa mère vient garder la petite jusqu’à dimanche. Sa seule contrainte : se souvenir de l’enveloppe de la collecte à donner à la maîtresse et les pains au lait qu’il faut acheter chez Naturalia. «  Y’a que ceux-là que Billy aime. 

_Tu pars quand ?

_Demain. Neuf heures pétantes.

Elle est si heureuse de son succès qu’elle le célèbre jusqu’au fond de la bouteille de vin qu’elle se siffle. D’abord à écouter son mec retracer sa journée follement ennuyeuse, puis à éviter de raconter la sienne, passée à déprimer car elle n’arrive plus à écrire. Puis enfin seule, car il s’en est allé s’enfoncer dans son canapé avec son téléphone, dont elle se servira un jour pour lui défoncer le crâne.

Sans réfléchir, elle plonge dans les albums photo de son téléphone. Ceux de sa vie d’avant - de se caser, de se retrouver en cloque, de sa routine. Elle finit par écraser avec sa joue - bouche ouverte, assommée par l’alcool - cette image d’elle a vingt piges, une clope au bec, à se trémousser en talons et mini-jupe sur « J’irai où tu iras » devant son miroir.

 

Le lendemain matin, un énorme câlin de sa fille la sort d’un cauchemar. Elle serre Billy contre elle comme pour la dernière fois. Elles ne veulent pas se quitter.

_Tu sais que je t’aime jusque la lune et puis retour.

_Moi encore plus, jusque la lune en passant par Nouille York, mais cette fois je vais faire une halte dans une prairie avec mes copines pour me ressourcer.

Emmanuel ouvre la porte de la chambre, prêt à emmener Billy à l’école.

_Tu ne pars plus ?

_Si, pourquoi ?

_Il est huit heures quarante-six.

_Eh merde !

À peine a-t-elle fini de se brosser les dents que Chloé l’invective au téléphone comme seule une amie de vingt ans peut se le permettre. Elle recrache son dentifrice, ravale sa fierté, file dans la chambre de sa fille qui lui manque déjà, lui pique un de ses doudous et dévale les escaliers sans même avoir le temps de verser une larme.

5

Quatorze heures précises. Un carillon sonne l’arrivée de Jeanne dans ce somptueux hôtel. Un son diatonique, accompagné d’une fanfare d’employés, sourires forcés, prêts à la cueillir. Elle laisse glisser ses sacs en python de son manteau en vison et attend qu’on vienne l’alléger. De tout.

_Vous êtes beaux, c’est un plaisir d’être là !

Elle lâche un billet de cinquante euros à l’un d’eux en l’invitant à partager avec les autres, en langage des signes. Propre à Jeanne, compréhensible par l’univers. La directrice, Carolina, aux allures de Sharon Stone en blouse blanche lui lâche avec grâce :

« Bienvenue chez Joa, Mademoiselle Jeanne.

_Quel hôtel somptueux ! L’architecture me passionne. Ne me dites pas, cet usage du béton, c’est Tadao, n’est-ce pas ?

_Tout à fait. Souhaitez-vous quelque chose à boire, une infusion, un thé ?

_Un gin-tonic ?

La directrice manque de s’étouffer, mais face à l’aplomb de Jeanne, se ratatine. Pas magnanime pour un sou, une fois son cocktail en main, Jeanne détourne son attention sur la décoration monacale, prête pour un tour du propriétaire. Sidonie débarque essoufflée.

« J’ai nettoyé la tache de ketchup sur ton siège. La voiture est garée. Je te préviens, mes vacances commencent maintenant ! »

Jeanne invite sa fille à se détendre, lui tend son verre. Ravie de se désaltérer avec une boisson fraîche, Sidonie le boit d’un trait. Puis Jeanne lui indique avec dédain des nanas avachies dans le canapé, ses amies.

L’alcool aidant, Sidonie zappe la tragédie du trajet, une gorgée de plus et elle zappait qu’elle avait une mère. Elle s’empresse de rejoindre Chloé, April et Yasmine, s’éloignant de sa mère et se rapprochant de la vie qu’elle a choisie. Les filles s’embrassent, heureuses de se retrouver et de laisser derrière elles leur quotidien. Seul bémol, elles hallucinent de voir Jeanne.

_Depuis la mort de mon père, elle claque l’équivalent de mon salaire en deux heures de shopping ou en cocktails avec ses copines, avec MA carte bleue. Je préfère l’avoir à l’œil.

Au défi de leur faire avaler des couleuvres, Sidonie se justifie, même si elle sait pertinemment que de toute façon, sa mère n’en fait qu’à sa tête.

_Je vous jure, je préférerais être comme elle et ne rien ressentir. Il faut que j’arrête d’espérer qu’elle devienne tendre et aimante, mais je garde un lien avec elle. C’est ma mère.

_Pas sûre qu’une psy approuve, parles-en peut-être avec Alex quand elle arrivera. Mais au fait, comment a-t-elle pu toutes nous inviter dans un endroit pareil ? demande April.

La générosité, c’est dans son karma, mais Yasmine admet qu’Alex a fait fort. Quant à Sidonie, si elle avait dû payer sa part, il aurait fallu qu’elle revende sa boutique.

_Je ne me rendais pas compte que ton bouclard valait autant, répond Chloé.

_Écoute j’ai de la chance, en ce moment à Saint-Germain, ils clamsent tous. Je fais un carton.

_Ça doit être le contrecoup de la défaite de Jordan.

 

*

 

Les filles sont enfoncées depuis une heure dans les canapés de l’accueil, à siroter une infusion au pissenlit fermenté. Chloé mordille sa paille en bambou. « Sofia, on savait bien qu’elle serait en retard, mais Alexandra, qu’est-ce qu’elle fout, sérieux ? »

Jeanne s’affaire à clamer devant un Picasso à qui veut bien l’entendre qu’elle possède le vrai chez elle. Soudain, une beauté digne d’une sculpture de Brancusi surgit dans le hall. Il s’agit d’Elliot, l’infirmière. Sidonie affirme que Sofia, si elle arrive un jour, va vouloir se la taper.

_Enfin, tout le monde sait que Sofia est homosexuelle, entérine Yasmine.

_Sauf elle, ajoute Sidonie.

Même Jeanne tourne le dos à Picasso et tend une oreille.

Carolina les rejoint et, fière comme un paon en fin de roue, leur présente une auguste brochette d’employés, alignés en rang d’oignons, blouses et baskets blanches, qui va les chouchouter durant leur séjour. Les filles les saluent, tout sourire. De vraies saintes nitouches.

Carolina sort un petit papier de sa poche sur lequel est écrit à la main « Ne pas dévier de ce plan » et leur annonce la répartition des chambres. Uniquement des doubles. Sidonie se met à flipper, elle avait bien tenté la promiscuité en internat, lorsque ses parents avaient confié son éducation à des étrangers. Yasmine, ça ne va jamais coller. Elle tente de soudoyer Carolina avec un petit billet qui le repousse d’une pichenette. Même Elizabeth II avait été plus douce avec Diana à Buckingham.

Enfin, Carolina leur délivre le programme pour les jours à venir. Rien que de leur présenter l’objet, elles sont désemparées. Furtivement mais assez pour se sentir proche de l’enfer, elles jettent un coup d’œil, qui leur indique une heure de réveil proche de celle où elles se couchent, qu’il est interdit de quitter l’établissement sans son accord, de boire de l’alcool ou de fumer. Les filles sourient, l’hypocrisie entre leurs lèvres pincées. Elles ne pigent pas la moitié des activités proposées, aucune n’a prévu de telles restrictions et ne souhaite se contraindre à la moindre séance de thérapie ou démarche spirituelle. Elles baignent en pleine folie.

-Qui a envie d’aller voir une psy, de toute façon, affirme Yasmine.

-Pourquoi pas, fredonne Sidonie.

_Notre amie ne nous a pas du tout vendu ça, et pourtant elle est psy ! C’est n’importe quoi. Il y a forcément une erreur, affirme Chloé.

Avec son sens aigu du respect des règles, ses séances de psy à la pelle et la présence démesurée de sa mère, seule Sidonie est prête à tout lâcher. Pour l’heure, les autres semblent avoir besoin de s’éclater entre amies, faire un pas de côté. « Pas un grand écart, déclarent-elles effarées.

-Pourquoi Alexandra a-t-elle fait une chose pareille ?

-Et pourquoi n’est-elle donc pas encore arrivée ?

Les filles perdent patience. Sauf Jeanne, endormie bouche ouverte, dans un canapé XXL. Ses ronflements se noient dans le bain de gongs incessant que Chloé tente en vain de Shazamer. Yasmine invite les filles à bouger, qui n’ont guère d’autre idée sympa que de s’exécuter.

Suspicieuse, la réceptionniste les suit du regard. Avant de suivre le mouvement, April aperçoit le foulard de Chloé suspendue à un porte-manteau, qu’elle noue autour de son cou comme un trophée.

« On sort respirer l’air pur ! » lance April.

6

« Chéri, on se voit dans cinq petits jours, ok ? Je regarderai Sirius chaque soir en pensant à toi. »

Maladroite, Sofia claque la porte un peu trop fort. Elle est impatiente de faire ce voyage, malgré la douleur qui l’accompagne. Elle dévale les quatre étages. La seule raison pour laquelle elle a accepté de partir sans lui, c’est qu’en ce moment elle est à bout. Pas à bout comme elle l’est depuis douze ans, non, cette fois elle ne voit plus le bout.

Cette nuit, elle a encore fait une insomnie. Celle qui vous réveille avec un mal de crâne qui scie les tempes, une angoisse pile au milieu du plexus. Elle a réussi à amadouer son banquier à maintes reprises après le boulot, devant un verre de vin blanc tiédasse, un genre de poison en vente libre. Aujourd’hui il est con et formel, il ne peut plus dissimuler son retard de paiement à ses supérieurs. Non, il ne va pas régler les problèmes de Sofia. « Je ne sais pas, appelez votre mère ». Connard, pensa-t-elle alors qu’elle était prête à lui proposer une fellation au goût de Sauternes.

Elle a beau hurler, personne ne l’entend ni ne l’apaise avec un virement qui comblerait son découvert.

En bas des escaliers, son talon droit ploie. Elle s’écroule de tout son poids et s’effondre. Fais chier fais chier fais chier. Elle chiale un bon coup, puis essuie la morve dégoulinante de son nez sur la manche de son pull en mohair. En moins d’une minute, elle passe de dépressive en manque de Prozac à combattante.

Moi aussi j’ai le droit de me détendre un peu. Sofia se relève. Mais elle ne vit pas dans le même espace-temps que la plupart de ses congénères. En retard, chaussures en main, elle court pieds nus sur le trottoir-épouse-crottes, hèle un taxi et une fois assise à l’arrière, ordonne au chauffeur de se grouiller. « Mon train part dans seize minutes ! ». Avec Sofia les miracles sont à portée de main. Le taxi s’arrête treize minutes plus tard devant le parvis. « Prenez ma carte ! Si vous avez le moindre souci, appelez mon cabinet ! » hurle-t-elle avant de s’engager telle une panthère au milieu de la jungle.

Même épuisée, Sofia ne lâche rien, elle court. Une fois devant le portique de sécurité, un colosse de deux fois sa taille la cueille. Rien ne l’arrêtera.

« Désolé mais vous arrivez trop tard.

_C’est l’histoire de ma vie ! Je dois monter dans ce train pour ne pas terrasser l’existence de cinq personnes. Six, avec celui que je viens de laisser.

_Rien que ça, chère demoiselle.

Elle minaude, son 95C au balcon.

_Vous êtes un gentleman, ça se voit au premier coup d’œil.

Alors que le gong signalant la fermeture des portes retentit, le colosse à poils doux siffle une collègue sur le quai, qui ordonne au contrôleur en chef de maintenir la porte du train ouverte. Sofia se faufile de justesse et entend sa voix grave à travers la vitre. Cendrillon, vous avez perdu votre soulier ! secouant son escarpin.

Fais chier, fais chier, fais chier, entonne-t-elle avant de s’avachir sur le premier strapontin. Elle sort de son tote-bag des tongs à paillettes et se retrouve nez à nez avec le contrôleur.

« Contrôle des billets, s’il vous plaît.

_Bonjour ! »

Son téléphone vibre. Un message de Yasmine.

Rassure-moi, tu es bien dans ce foutu train ?

 

Elle se recoiffe, vérifie l’éclat de ses dents sur son écran luminescent. Le contrôleur perd patience, il souffle, fort.

« Asseyez-vous et je vous raconte comment je suis restée en vie malgré une mère tarée, un fils autiste dont le père s’est barré. Vous allez adorer » répond-elle sans affect ni pathos.

Sofia tapote sur le strapontin resté libre. Abasourdi, le contrôleur reste coi et s’assoit.

Ça roule ma poule, je serai là dans cinq heures ! 

Sofia expire tout de go, loin d’avoir rendu son dernier souffle. « Alors, à nous ! », dit-elle avec un large sourire au contrôleur. Éric, c’est écrit sur son badge SNCF. Une chance pour elle, Éric fait partie d’une partie en voie d’extinction de la population. Là, quelque chose le touche. Il observe Sofia. Ses tongs à paillettes, son sac élimé, son air de pimbêche. Il voit autre chose.

« Vous me faites penser à mon père, c’est fou, lance Sofia.

_Ça doit être quelqu’un de bien.

_C’est une personne extraordinaire. Mais ça n’était pas fait pour lui ici. Il étouffait. Il me manque.

_Oh je suis vraiment désolé.

_Il n’est pas mort ! Il est parti. Dans ses montagnes, au bled, en Kabylie.

_Ce n’est pas si loin ».

Telle une enfant en mal d’amour, elle pose sa tête sur les genoux d’Éric, se carapate et se met à chialer. Il recule, les bras en l’air de l’innocent. Haut les mains, peau de chagrin. « Vous savez quoi, venez avec moi », dit Éric. Sofia s’accroche à son bras, lui à son altruisme. Ils traversent les wagons jusqu’en première classe où il lui fait signe de prendre place. Le temps qu’elle s’installe, Éric a disparu. Le Merci de Sofia se perd dans l’allée. Elle retire ses tatanes avec nonchalance et recroqueville son corps en position fœtus. Éric est de retour avec une couverture et un verre d’eau. Sofia le boit d’une traite, tire la couverture sur elle.

« Ça faisait longtemps que…

_Reposez-vous, il semblerait que vous n’ayez pas fini votre nuit.

Sofia ferme les yeux, comme si sa vie commençait ici, là, maintenant.

_Merci.